Quatre décennies après la disparition des cuirassés, les États-Unis veulent ressusciter ces monstres des océans.
Personne ne s’attendait à voir ça projet au XXIe siècle et pourtant Trump a encore réussi à nous surprendre fin 2025 en annonçant sa volonté de fournir à l’armée américaine un géant d’un autre temps… un cuirassé.
Un navire plus grand, plus puissant, plus spectaculaire que tout ce qui existe aujourd’hui, certes, mais qui dans les faits s’annonce comme un projet qui coche toutes les cases d’un échec annoncé.
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17 milliards pour un cuirassé fantôme : pourquoi la classe Trump ne verra probablement jamais la mer
Le cuirassé, roi d’hier devenu symbole d’un passé révolu
Pendant près d’un siècle, le cuirassé a été la pièce maîtresse des grandes marines. Des géants d’acier conçus pour encaisser et frapper fort, avec des blindages épais de plusieurs dizaines de centimètres et des canons capables de projeter des obus de plus d’une tonne à plus de 30 kilomètres. Des navires comme ceux de la classe Iowa-class incarnaient cette puissance brute, capables de dominer un champ de bataille naval à eux seuls.
Le dernier d’entre eux à avoir servi sous pavillon américain, l’USS Missouri (BB-63), est retiré du service en 1992, marquant la fin d’une époque. Leur déclin ne vient pas d’un manque de puissance, mais d’un changement radical de la guerre en mer. L’arrivée des missiles guidés, des sous-marins modernes et surtout de l’aviation embarquée a rendu ces mastodontes vulnérables et trop coûteux.
Pourquoi construire un navire blindé à 15 milliards d’euros quand un missile à quelques millions peut le neutraliser à des centaines de kilomètres ? Progressivement, les marines ont abandonné le concept au profit de navires plus polyvalents, plus discrets et surtout intégrés dans des réseaux de combat.
L’annonce du 22 décembre
Le 22 décembre 2025, Donald Trump crée la surprise. Face aux caméras, il annonce la naissance d’une nouvelle classe de cuirassés. Des navires « 100 fois plus puissants » que leurs prédécesseurs, capables de redonner à l’Amérique sa suprématie maritime.
La future classe Trump (la modestie étouffant le président américain visiblement…), désigné BBG(X) est annoncé avec plus de 30 000 tonnes, bardé de missiles, d’armes à énergie dirigée, et même potentiellement de capacités nucléaires.
Un monstre technologique… et budgétaire
Le premier navire pourrait coûter jusqu’à 17 milliards de dollars (environ 15,8 milliards d’euros). Les suivants, entre 11 et 13 milliards. Sur cinq ans, la marine américaine prévoit déjà 43,5 milliards de dollars d’investissements et l’US Navy a prévu de demander la semaine prochaine au congrès de valider un budget de 1 milliard de dollars en 2027 en financement anticipé, accompagné de 837 millions pour la recherche et développement.
À titre de comparaison, un destroyer moderne comme un Arleigh Burke-class destroyer coûte environ 2,8 milliards de dollars pour 9 000 tonnes (ce qui est déjà ENORME). La classe Trump, quatre fois plus lourd, embarquerait théoriquement :
- 128 cellules de lancement vertical (VLS)
- des missiles hypersoniques
- des lasers de forte puissance
- potentiellement un railgun (canon électrique)
- des missiles nucléaires de croisière
Sur le papier, tout y est. Trop, même.
Car au-delà de la stupidité du projet (on y reviendra), les États-Unis n’ont visiblement pas tiré de leçons de leurs programmes passés, déjà démesurés et qui ont tourné au fiasco !
Le précédent qui fait mal : des milliards déjà partis en fumée
Plusieurs « fâcheux » précédents peuvent être rapportés :
La classe Constellation devait être la frégate du XXIᵉ siècle. Pour gagner du temps, elle devait se baser sur le modèle déjà éprouvé de la frégate franco-italienne FREMM… Au final, après de nombreux égarement et un projet qui n’aura retenu que 15% de la frégate d’origine (contre 85% visé), accumulé des retards monstrueux et perdu près de 9 milliards de dollars pour finalement être abandonné après deux exemplaires livrés !
Crédit : Wikipédia / Wikimedia Commons.
Ce programme faisait déjà suite à un autre programme qui avait viré au fiasco : Littoral Combat Ship, qui avait déjà illustré les limites d’une approche trop ambitieuse.
On ne peut pas non plus ne pas évoquer le cas emblématique de la classe Zumwalt. Un destroyer high-tech, prévu initialement à plus de 20 unités qui n’aura au final été produit qu’à… trois navires en explosant son budget initial (coût unitaire de neuf milliards de dollars américains contre 1,4 milliard initialement prévu !).
Le schéma est toujours le même :
- ambition technologique démesuré et irréaliste
- explosion des coûts
- réduction du nombre d’unités
- perte de cohérence stratégique
La classe Trump coche déjà toutes ces cases, avant même la découpe de la première tôle et la démesure n’est pas son seul problème.
Une contradiction totale avec la guerre navale moderne
Depuis une dizaine d’années, la doctrine américaine évolue vers un concept clair : le combat distribué.
L’idée est de multiplier les plateformes, les connecter en réseau, disperser la puissance de feu pour éviter de concentrer les risques. Autrement dit, préférer dix navires moyens à un seul géant.
le colosse de Trump fait exactement l’inverse.
Un navire unique, massif, coûteux, concentrant une puissance énorme… et devenant par définition une cible prioritaire. Dans un conflit de haute intensité, face à des missiles hypersoniques ou des essaims de drones, cette concentration devient un risque stratégique.
L’analyste Mark F. Cancian n’hésite pas à dire que ce navire « va à l’encontre même du concept d’opérations de la Navy ».
Autrement dit, la marine américaine investirait des dizaines de milliards dans un outil… qu’elle n’a pas vraiment prévu d’utiliser.
Une industrie sous tension, incapable de suivre
Dernier clou dans le cercueil : la chaine logistique.
Construire un tel navire ne dépend pas seulement de la technologie. Il faut aussi des chantiers, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés.
Or, les États-Unis font face à une pénurie chronique de main-d’œuvre dans la construction navale. Les chantiers se disputent déjà les compétences disponibles pour maintenir les programmes existants.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 70 000 personnes travaillaient dans un seul chantier naval à Brooklyn. Aujourd’hui, recruter devient un défi.
Lancer un programme aussi colossal revient donc à parier sur une capacité industrielle… qui n’existe plus vraiment à cette échelle.
Même le choix évoqué d’un chantier comme celui de Philadelphie, détenu par le groupe sud-coréen Hanwha, interroge. Ce site n’a jamais construit de navire de guerre !
Un projet déjà condamné ?
L’histoire des grands programmes militaires est jonché de ce genre de projets, certes spectaculaires mais démesuré qui débouchent sur rien. Les Etats-Unis sont mêmes les rois de ce genre de projets qu’on appelle des « éléphants blancs ».
La classe Trump cumule ainsi tous les handicaps :
- un coût gigantesque
- un calendrier irréaliste
- une complexité extrême
- une contradiction doctrinale
- un environnement industriel fragile
Surtout, elle présente un dernier défaut qui sera peut-être la source principale de son abandon : le temps.
Il faudra probablement une décennie pour concevoir et construire le premier navire. D’ici là, plusieurs administrations auront changé et les priorités budgétaires aussi.
De nombreux experts estiment ainsi que ce navire ne naviguera jamais.
Pas seulement car il parait impossible à construire, inutile et cher.
Mais surtout car il arriverait bien trop tard et donc ne correspondrait plus à la guerre qu’il est censé préparer.
Dans les océans du XXIᵉ siècle, la puissance ne se mesure plus à la taille d’un navire. Elle se mesure à la vitesse d’adaptation.
Et sur ce terrain-là, le cuirassé du futur ressemble déjà à un vestige du passé !
En résumé :
Sources :
- U.S. Naval Institute, Navy wants to buy “Trump-class” battleship in FY 2028 (21 avril 2026),
https://news.usni.org/2026/04/21/navy-wants-to-buy-trump-class-battleship-in-fy-2028
article rapportant les intentions de la marine américaine d’étudier l’acquisition d’un nouveau type de cuirassé, avec des éléments sur le calendrier budgétaire et les débats autour de ce concept. - Center for Strategic and International Studies, Golden fleets: a battleship that will never sail (23 décembre 2025),
https://www.csis.org/analysis/golden-fleets-battleship-will-never-sail
analyse critique sur la pertinence du retour des cuirassés dans les marines modernes, mettant en avant les limites stratégiques et économiques de ce type de programme. - Trump-class battleship (Wikipedia), Trump-class battleship (consulté le 24 avril 2026),
https://en.wikipedia.org/wiki/Trump-class_battleship
article encyclopédique décrivant le concept hypothétique de cuirassé “Trump-class”, ses caractéristiques envisagées et les débats qu’il suscite dans les milieux stratégiques.
Image de mise en avant réalisée à partir d’une Illustration de l’US Navy du projet de porte-avions USS Defiant (BBG-1) de classe Trump et reprise sur Dall-E et Canva à des fins de représentation de l’article.

