Pour remplacer sa flotte d’entraînement, Madrid a choisi Ankara plutôt qu’un industriel du continent.
Du jamais vu, et ça en dit long sur ce que la Turquie est devenue dans l’aéronautique militaire. Le premier HÜRJET de série vient de décoller. Cet avion d’entraînement supersonique a déjà tapé dans l’œil des Espagnols, prêts à en commander jusqu’à 45 exemplaires pour plusieurs milliards d’euros. Jamais un avion-école turc n’avait trouvé preneur chez un allié de l’Alliance atlantique.
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Un contrat qui bouscule les habitudes
L’information mérite qu’on s’y attarde. Madrid a validé l’achat d’une trentaine d’appareils, et le contrat définitif devrait grimper autour de 45 avions. Combien ça coûte ? Difficile à dire précisément, les estimations oscillant entre 2,4 et 3,3 milliards d’euros selon les sources. Une chose est sûre, on ne parle pas que d’avions. Simulateurs, maintenance, formation des équipages, participation industrielle espagnole : le paquet est bien plus gros que la simple livraison de machines. Ce qui frappe surtout, c’est le fournisseur retenu. Pour renouveler sa flotte fatiguée, l’Espagne s’est tournée vers Ankara et non vers un constructeur du continent.
Une machine plus musclée qu’un simple avion-école
Ne vous fiez pas à l’étiquette « entraînement ». Ce biplace en tandem passe le mur du son sans difficulté et grimpe jusqu’à Mach 1,4, une fois et demie la vitesse du son. Il monte à près de 13 700 mètres. Sous le capot, un moteur américain de la même famille que celui qui propulse certains chasseurs embarqués. Voici ses principales caractéristiques :
| Caractéristique | Détail |
| Type | Avion d’entraînement supersonique |
| Configuration | Monoréacteur, deux places en tandem |
| Vitesse maximale | Mach 1,4 |
| Plafond opérationnel | environ 13 700 mètres |
| Rayon d’action | environ 1 960 km |
| Charge utile | 3 000 kg |
| Motorisation | General Electric F404 |
Autant dire qu’un pilote formé sur cette machine ne sera pas dépaysé en passant sur un avion de combat moderne.
Neuf ans de travail avant la production
Le programme n’a rien d’improvisé. Lancé en 2017, il a vu son premier prototype décoller en avril 2023, suivi d’un second en novembre 2024. À eux deux, ces appareils ont accumulé environ 340 vols d’essai et près de 260 heures de vol. Un volume conséquent qui a permis de valider les performances en régime transsonique puis supersonique. L’avion a même volé en formation avec la patrouille acrobatique nationale et aux côtés d’un prototype de drone furtif, deux exercices qui testent la maniabilité et la coordination dans des conditions exigeantes.

Deux avions par mois, l’objectif affiché
Passer du prototype à la chaîne de montage, c’est toujours là que ça coince. Ce premier appareil de série a volé 18 minutes le 30 août. La date n’a rien d’un hasard : c’est la fête nationale turque, le 104e anniversaire de la Grande Victoire. Le patron des industries de défense n’a évidemment pas laissé passer l’occasion, évoquant une volonté nationale qui donne aujourd’hui des ailes à l’aviation du pays. Côté cadence, l’objectif affiché est de deux appareils par mois, avec six exemplaires prévus pour cette première phase. L’armée de l’air turque devrait toucher les siens fin 2026, la patrouille acrobatique servie en premier.
HÜRJET’imizi Büyük Zafer’in 104. yıl dönümünde Gök Vatan’la buluşturduk. 🇹🇷✈️
Hava Kuvvetleri Komutanlığımıza teslim edilecek ilk HÜRJET, yer ve taksi testlerinin ardından ilk uçuşunu başarıyla gerçekleştirdi.
İstiklalimizi zafere taşıyan irade, bugün millî havacılığımızın… pic.twitter.com/HIiQN7UopU
— Prof. Dr. Haluk Görgün (@halukgorgun) August 30, 2026
L’Espagne livrée après la Turquie
Le calendrier espagnol suit celui d’Ankara avec un décalage assumé. Madrid recevra ses premiers appareils en 2028, un an après les forces turques. Sur l’ensemble de la commande, une vingtaine d’exemplaires sortiraient des chaînes turques, le reste laissant sa part à l’industrie espagnole. Le protocole d’accord, lui, remonte à 2025. Il a été paraphé entre le constructeur turc, le ministère espagnol de la Défense et un poids lourd européen de l’aéronautique, en marge d’un salon de défense madrilène. Ces avions viendront remplacer une flotte américaine à bout de souffle.

Une version navale à l’étude
L’ambition ne s’arrête pas à l’entraînement. Le constructeur travaille également sur des déclinaisons d’attaque légère et navale. La version armée se précise d’ailleurs, avec un radar de nouvelle génération de conception turque, un canon de 20 mm et sept points d’emport pour l’armement. La piste navale intrigue particulièrement : l’appareil a été évoqué comme candidat possible pour opérer depuis un navire d’assaut turc capable d’embarquer des drones. Faire décoller un avion depuis un pont de bateau impose toutefois des contraintes considérables, notamment un renforcement de la structure et un train d’atterrissage spécifique. Les spécifications précises de ces variantes n’ont pas encore été dévoilées.
Ce que ce contrat raconte vraiment
Au-delà des chiffres, cette vente illustre un basculement en cours. La Turquie, longtemps cliente des grands constructeurs occidentaux, se positionne désormais comme fournisseur de ses propres alliés. Vendre à un membre de l’Alliance atlantique constitue une validation technique autant que politique, car ces marchés obéissent à des exigences strictes. Pour Ankara, dont l’industrie de défense multiplie les succès depuis plusieurs années, il s’agit d’une étape symbolique forte. Pour les industriels européens, c’est un signal qu’il devient difficile d’ignorer sur un segment où ils pensaient être à l’abri.
Sources :
- Turkish Aerospace Industries, annonce du vol inaugural du 30 août 2026
- Déclarations de Mehmet Demiroglu, directeur général de Turkish Aerospace, au quotidien El Español
- Protocole d’accord signé lors du salon FEINDEF, Madrid
Source image à la une :
- Capture d’écran de la vidéo du vol de présentation de l’appareil
