En fusionnant leurs forces dans une coentreprise unique, John Cockerill Defense, Thales Belgium et FN Herstal promettent à la Force terrestre belge moins d’immobilisations, plus de disponibilité, et une maintenance pensée comme une arme stratégique.
Le 30 janvier 2026, Bruxelles a validé un virage qui paraît administratif, mais qui touche au nerf de la guerre : la logistique. Trois piliers de l’industrie belge se regroupent pour assurer le soutien technique de la Force terrestre sur le long terme. Objectif affiché : doper la disponibilité opérationnelle des véhicules, des systèmes d’armes et des briques numériques qui les font vivre. Derrière le sigle LS², c’est une idée simple : arrêter de réparer “à la pièce” et passer au soutien intégré, industriel, piloté par la donnée.
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Un “tout-en-un” industriel pour éviter l’usure silencieuse
Le nom est sec, presque bureaucratique : Land Systems Logistic Support, abrégé LS². Pourtant, l’enjeu est explosif. La Belgique veut un soutien centralisé pour tout ce qui roule, communique et tire au sein de sa Force terrestre : plateformes, armements embarqués, systèmes d’information et de communications. Le principe : une structure unique, un interlocuteur unique, un suivi unique, au lieu d’une mosaïque de contrats qui se télescopent. Dans les armées modernes, la panne n’est pas toujours un moteur qui casse. Un véhicule blindé peut être “hors jeu” à cause d’un module radio, d’un bus de données interne, d’une mise à jour logicielle mal alignée, ou d’une contrainte de cybersécurité qui bloque un sous-système. Résultat : on peut avoir du matériel théoriquement “neuf” mais pratiquement indisponible. LS² parie que le vrai goulot d’étranglement se traite par l’organisation : un soutien “en profondeur”, maîtrisé, traçable, et pensé sur plusieurs décennies.
Rocourt, Marche, Bourg-Léopold : la maintenance ramenée au plus près du terrain
Sur le papier, “mutualiser” sonne abstrait. Sur le terrain, ça se traduit par des ateliers, des stocks, des équipes et des chaînes de réparation qui tournent. Les informations disponibles décrivent un appui sur plusieurs sites belges, notamment Rocourt, Marche et Bourg-Léopold, avec l’idée de garder la maintenance au contact des unités pour limiter les temps d’immobilisation. Rocourt, déjà présenté comme un point d’ancrage majeur, doit absorber des volumes croissants : interventions, pièces, cycles de réparation. La logique est froide : chaque jour où un engin reste sur cales, c’est un jour où l’entraînement perd du rythme, où la préparation opérationnelle devient un puzzle, et où la crédibilité face aux engagements OTAN s’effrite. D’où une obsession : réduire le “temps moyen de réparation” et anticiper les pannes récurrentes par la logistique et la prévisionplutôt que par l’héroïsme en atelier.
Qui fait quoi : blindés lourds, armes, numérique… la répartition n’a rien d’un détail
La coentreprise n’additionne pas trois logos : elle additionne trois compétences qui couvrent toute la chaîne de valeur. John Cockerill Defense apporte l’expérience des systèmes de combat terrestres, notamment l’intégration et le soutien d’équipements liés à l’armement “lourd” et aux architectures de véhicules. FN Herstal se positionne naturellement sur le maintien en condition des armes embarquées et des exigences de sûreté, de conformité et de fiabilité dans la durée. Thales Belgium, lui, touche le nerf contemporain : radios, capteurs, informatique embarquée, logiciels, et tout ce qui fait d’un véhicule une plateforme connectée. Ce découpage colle à une réalité qui s’impose partout en Europe : la disponibilité ne dépend plus seulement de la mécanique. Elle dépend d’un équilibre entre pièces de rechange, diagnostic, mises à jour, gestion de configuration, et compatibilité entre sous-systèmes. En clair : si le numérique tombe, le blindé tombe. LS² veut donc traiter l’ensemble comme un “système de systèmes”, et non comme une somme de pannes isolées.

Le programme CaMo en toile de fond : Griffon et Jaguar imposent une nouvelle discipline
LS² arrive au moment où la Belgique modernise son parc terrestre via CaMo, son partenariat structurant avec la France. Les Griffon (transport et appui) et les Jaguar (reconnaissance et combat) ne sont pas de simples véhicules : ce sont des plateformes bourrées d’électronique, de réseaux internes et de logiciels. Les chiffres qui circulent évoquent un total de Griffon proche de 500 véhicules via plusieurs tranches, et 60 Jaguar attendus. Les premiers Griffon ont commencé à arriver à l’été 2025, avec un jalon industriel marquant autour de mi-juillet. Ce détail change tout : quand une flotte bascule vers des véhicules de nouvelle génération, la maintenance “à l’ancienne” devient vite un piège. Les pannes se diagnostiquent autant à la prise OBD militaire qu’à la clé de 13. La chaîne logistique doit suivre les versions, les lots, les composants, et les compatibilités — sinon, on finit par “cannibaliser” des engins pour en maintenir d’autres, un classique des flottes sous tension. LS² a précisément pour mission de tuer cette dérive avant qu’elle ne s’installe.
La donnée comme carburant : surveiller la flotte pour réparer plus vite (et avant la panne)
L’un des points les plus structurants, c’est l’idée d’un suivi de disponibilité partagé entre l’industrie et le ministère : surveillance, tendances de pannes, besoins en pièces, et réduction du temps de réparation. C’est une approche “pilotée par la donnée” qui rappelle ce que l’aéronautique pratique depuis longtemps, mais qui devient incontournable sur terre dès que les flottes se complexifient. Le gain n’est pas théorique : anticiper une série de défaillances sur un lot de capteurs ou un module radio permet de stocker la bonne pièce avant l’embolie. Mieux : on peut caler des opérations de maintenance pendant les fenêtres d’entraînement, au lieu de subir une panne le jour où une compagnie doit partir en manœuvre. À ce niveau, le soutien n’est plus un service après-vente : c’est une fabrique de disponibilité et un multiplicateur de puissance.
Feu vert européen : Bruxelles accepte la concentration, parce que l’urgence est ailleurs
Quand trois acteurs majeurs d’un pays se regroupent, la question de la concurrence se pose immédiatement. Ici, la Commission européenne a approuvé l’opération au titre du contrôle des concentrations, via une procédure simplifiée, en jugeant que la coentreprise ne posait pas de problème de concurrence dans l’Espace économique européen. Autrement dit : priorité à l’efficacité, et au passage à l’échelle du soutien terrestre. Ce feu vert n’est pas une formalité anodine : il signale que l’Europe accepte, quand il s’agit de soutien militaire, des montages industriels “resserrés” si l’objectif est la continuité, la souveraineté pratique, et la stabilité sur 20 à 30 ans. Les conflits récents ont remis la logistique au centre : ce qui compte, ce n’est pas seulement d’acheter, c’est de tenir dans le temps, de réparer vite, et de déployer complet.
Ce que la Belgique achète vraiment : de la disponibilité, pas juste des pièces
Dans les communiqués, on parle d’autonomie, de compétences, d’emplois qualifiés, de performance accrue de la flotte. Tout cela est vrai, mais l’angle dur est ailleurs : LS² vise à garantir que la Belgique pourra aligner des unités complètes, pas seulement une poignée de véhicules “prêts” qu’on use jusqu’à la corde. L’érosion silencieuse, retards de maintenance, cannibalisation, stocks mal calibrés, est l’ennemi des armées en temps de tension. Un soutien intégré est une manière de la neutraliser. Et le calendrier dit beaucoup. Le lancement est confirmé le 30 janvier 2026, un CEO est annoncé pour une prise de fonctions “début février”, et l’ensemble s’inscrit dans une modernisation terrestre qui s’étale sur des décennies. Ce rythme long est précisément ce que beaucoup d’armées avaient perdu : la capacité à penser le maintien en condition comme une politique industrielle, pas comme une ligne budgétaire variable.
Repères : dates et échéances clés (soutien, livraisons, décisions)
| Date / période | Échéance (fenêtre) | Ce que ça change côté disponibilité |
| 26 oct. 2018 | Lancement CaMo (commandes initiales) | Base de flotte Griffon/Jaguar à soutenir sur le long terme |
| 15 juil. 2025 | Premier Griffon “roll-out” en Belgique | Début concret d’une flotte moderne à maintenir, diagnostiquer et mettre à jour |
| 4 déc. 2025 | Nouvelle commande (Griffon/Serval) annoncée | Montée en volume : pression accrue sur pièces, ateliers et organisation |
| 14 janv. 2026 | Approbation Commission européenne (procédure simplifiée) | Feu vert juridique à la coentreprise, accélération du montage |
| 30 janv. 2026 | Confirmation officielle du lancement de LS² | Passage à un soutien intégré pour plateformes, armements et systèmes embarqués |
| Début fév. 2026 | Mise en place de la direction (CEO annoncé) | Démarrage opérationnel : processus, gouvernance, priorités de soutien |
Source : Fnherstal