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La Turquie sort de son chapeau un moteur d’avion deux fois plus puissant que le M88 du Rafale français et qui rentrera en compétition avec le TF35000

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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La Turquie dévoile un moteur d’avion de chasse de 42 000 livres et bouscule sa propre industrie. Lors du salon de défense SAHA Expo 2026, à Istanbul, le ministère turc …

La Turquie sort de son chapeau un moteur d'avion deux fois plus puissant que le M88 du Rafale français et qui rentrera en compétition avec le TF35000

La Turquie dévoile un moteur d’avion de chasse de 42 000 livres et bouscule sa propre industrie.

Lors du salon de défense SAHA Expo 2026, à Istanbul, le ministère turc de la Défense a dévoilé six prototypes d’un moteur turboréacteur à double flux (turbofan en anglais) baptisé GÜÇHAN, capable de cracher 42 000 livres de poussée, donc en théorie le type de motorisation nécessaires aux chasseurs de cinquième génération.

L’annonce mérite qu’on s’y attarde, car elle déplace plusieurs lignes à la fois. Sur le plan technique, la Turquie revendique la maîtrise des aubes monocristallines, l’une des technologies les plus difficiles de l’aéronautique. Sur le plan stratégique, Ankara avance vers un objectif politique clair depuis son exclusion du programme F-35 : ne plus jamais dépendre d’un moteur étranger pour ses chasseurs.

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L’ambition turque d’avoir un moteur souverain n’est pas neuve. Depuis plusieurs années, Tusas Engine Industries (TEI) développe le TF35000, un turbofan de 35 000 livres de poussée destiné à propulser le KAAN, le futur chasseur national de cinquième génération. C’est le programme officiellement piloté par la SSB, l’agence turque de coordination de l’industrie de défense.

Le GÜÇHAN a été pour sa part conçu par le centre de R&D du ministère de la Défense, en parallèle, avec une cible de 42 000 livres, soit 7 000 livres de plus que le TF35000. Au même salon, deux programmes turcs, deux poussées différentes, deux feuilles de route distinctes.

Le porte-parole du ministère, le contre-amiral Zeki Aktürk, a justifié l’initiative en parlant non pas de logique commerciale, mais de « développement technologique » et de « leadership à fournir à l’industrie de défense ». Plusieurs observateurs y voient un message envoyé à TEI : accélérez, sinon le ministère prendra les devants !

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Le Saint Graal des aubes monocristallines

Pour mesurer l’enjeu, il faut comprendre où se cache le vrai défi d’un moteur d’avion de chasse. Une pièce minuscule mais terriblement complexe : l’aube de turbine.

Dans la chambre de combustion d’un turbofan, les gaz dépassent 1 700 °C, plus chaud que la lave en fusion. À cette température, l’acier fond. Le titane fond et la plupart des superalliages métalliques s’effondrent en quelques secondes. Pour résister, il faut une pièce taillée dans un cristal unique, sans aucun joint de grain entre les atomes, une aube monocristalline.

Imaginez la différence entre un mur de briques empilées et un bloc de pierre massive. Sous chaleur extrême et rotation à plus de 10 000 tours par minute, c’est le bloc massif qui tient. Les briques se descellent. Voilà pourquoi cette technologie est jalousement gardée par les rares pays qui la maîtrisent. Coulées à la cire perdue dans des fours sous vide, ces aubes coûtent une fortune et leur procédé reste un secret industriel hautement protégé.

Selon Nilüfer Kuzulu, la directrice du centre R&D du ministère turc, les aubes monocristallines du GÜÇHAN ont été conçues, coulées et produites en Turquie. Si la déclaration est confirmée par les tests, ce serait un saut technologique majeur !

42 000 livres : qu’est-ce que ça veut dire ?

Pour situer la classe du moteur, un tableau parle mieux qu’un long discours :

Moteur Constructeur Avion Poussée (avec PC)
F135 Pratt & Whitney F-35 Lightning II 43 000 lbf
GÜÇHAN MoND R&D (Turquie) KAAN (prévu) 42 000 lbf
F119 Pratt & Whitney F-22 Raptor 35 000 lbf
TF35000 TEI (Turquie) KAAN 35 000 lbf
AL-41F1 Saturn (Russie) Su-57 32 500 lbf
EJ200 Eurojet Eurofighter Typhoon 20 250 lbf
M88 Safran (France) Rafale 17 000 lbf
KTF-16000 (en dvpt) Hanwha (Corée du Sud) KF-21 (prévu) 16 000 lbf

 

Le GÜÇHAN se place donc, sur le papier, à hauteur du F135 américain qui équipe le F-35. C’est colossal et pour comparaison, le M88 du Rafale développe environ 17 000 livres de poussée. Le moteur turc en annonce 2,5 fois plus !

Le nouveau moteuur turc développe (en théorie) deux fois plus de puissance que le M88 français - crédit : Georges Seguin
Le nouveau moteuur turc développe (en théorie) deux fois plus de puissance que le M88 français – crédit : Georges Seguin

Quelques caractéristiques techniques retiennent l’attention des spécialistes : un taux de dilution (bypass ratio) de 0,68:1, un diamètre de soufflante de 46,5 pouces et un débit d’air de 420 livres par seconde. En langage profane, ça veut dire un moteur taillé pour le supersonique soutenu, exactement ce qu’exige un chasseur de cinquième génération.

La méthode turque face à la méthode coréenne

Pour arriver à un tel résultat, le centre R&D du ministère turc a planifié l’affaire depuis plusieurs années, en suivant une logique d’apprentissage progressif. D’abord les moteurs-fusées, pour maîtriser la combustion à haute énergie, puis les turbines de moteurs d’hélicoptère, pour apprendre à faire tourner des aubes dans des conditions thermiques sévères et enfin le transfert de ce savoir-faire vers le turbofan.

Un des prototype du KAAN.
Un des prototype du KAAN.

Une autre nation joue exactement la même partition au même moment, mais avec une philosophie inverse : la Corée du Sud. Le 26 avril 2026, à Changwon, Hanwha Aerospace a sorti des chaînes le KTF-5500, premier turbofan entièrement coréen. Une poussée modeste de 24 kilonewtons, juste bonne pour propulser des drones. C’est néanmoins le premier barreau d’une échelle planifiée jusqu’au sommet : le KTF-10000 pour les drones d’endurance (44 kN), puis le KTF-16000 (71 kN), destiné à remplacer le moteur américain GE F414 du chasseur KF-21 Boramae. Programme lancé en 2013 à l’agence ADD, industrialisation confiée à Hanwha en 2019, objectif final dans dix ans environ.

Deux approches, deux philosophies. Séoul construit méthodiquement, du petit moteur de drone au gros moteur de chasseur, en quinze ans, avec un budget estimé entre 3 et 5 milliards d’euros pour atteindre la classe chasseur. Ankara tente le saut direct vers les 42 000 livres. La Chine, dans les années 2000-2020, avait suivi le chemin coréen. La France et le Royaume-Uni aussi, dans les années 1960-70 avec Snecma et Rolls-Royce. C’est statistiquement la voie qui marche et l’annonce truque a donc de quoi surprendre mais on va leur laisser le bénéfice du doute.

Rappelons que la Turquie a été exclue du programme F-35 en 2019 après l’achat de systèmes antiaériens russes S-400. Du jour au lendemain, ses commandes d’avions et de pièces détachées ont été suspendues. D’où peut-être une certaine impatience du côté d’Ankara…

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Six prototypes, beaucoup de questions ouvertes

Avant de couronner la Turquie nouvelle puissance moteur, plusieurs interrogations méritent d’être posées. Aktürk a parlé de six unités produites, mais aucune information n’a filtré sur le niveau de tests déjà réalisés. Les moteurs ont-ils tourné ? À quelle poussée ? Pendant combien d’heures ? Un moteur expérimental qui démarre au banc n’est pas un moteur qualifié pour le vol.

La qualification d’un turbofan militaire moderne, c’est typiquement plusieurs milliers d’heures de tests au sol, puis des essais en vol sur ce qu’on appelle un Flying Test Bed, un avion modifié pour porter le nouveau moteur. Tout ça prend en général cinq à dix ans entre le premier prototype et la production en série. Le F135 américain a mis presque quinze ans entre son lancement et sa pleine maturité.

Reste la question de la cohabitation entre le GÜÇHAN du ministère et le TF35000 de TEI. Deux moteurs concurrents pour un seul avion, le KAAN, dans un pays qui n’a ni les ressources ni la main-d’œuvre des géants américains. La Corée, elle, a tranché dès le départ : un programme, une entreprise pilote, une feuille de route. Le débat institutionnel turc va devoir se régler vite, sous peine de gaspiller les deux efforts.

Si la Turquie tient ses promesses, elle deviendra dans la décennie l’un des six pays au monde capables de motoriser eux-mêmes un chasseur de cinquième génération. La Corée du Sud vise exactement le même objectif, par un chemin opposé. Course à deux, donc, pour décrocher la sixième place du club le plus fermé de l’aéronautique militaire et un argument économique de poids pour le vainqueur : un moteur national, c’est aussi un produit exportable, comme l’a montré le succès du drone turc Bayraktar TB2 ou des chars sud-coréens K2.

À condition que les bancs d’essai, eux, tiennent leurs promesses !

Sources :

  • Aviation Week, Turkish Defense Ministry Produces Six Experimental Fighter Engines (11 mai 2026)
    https://aviationweek.com/defense/aircraft-propulsion/turkish-defense-ministry-produces-six-experimental-fighter-engines
    Tony Osborne revient depuis Istanbul sur le dévoilement du GÜÇHAN et révèle les tensions entre le ministère turc de la Défense et l’agence SSB.
  • C Savunma, MSB Reveals 42,000 lbf-Class GÜÇHAN Turbofan to Advance Domestic Aerospace Capabilities (6 mai 2026)

    MSB Reveals 42,000 lbf-Class GÜÇHAN Turbofan to Advance Domestic Aerospace Capabilities


    Compte rendu détaillé de l’annonce officielle au SAHA 2026, avec les spécifications techniques et le contexte industriel turc.

  • Erkan Alkanat, Historic Statements About the New Domestic Turbofan Engine: GÜÇHAN is Not a Mock-up, 6 Units Produced (7 mai 2026)
    https://www.yuzde100yerli.com/en/historic-statements-about-the-new-domestic-turbofan-engine-guchan-is-not-a-mock-up-6-units-produced/
    Déclarations de Nilüfer Kuzulu, directrice du centre R&D du ministère turc, confirmant la production des aubes monocristallines en Turquie et le calendrier des tests de qualification.

 

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