La Russie a surpris tout le monde avec l’annonce d’un nouveau destroyer géant, censé sillonner tous les océans du globe. Une belle promesse… sauf que Moscou n’a plus construit un seul navire de surface plus gros qu’une frégate depuis la chute de l’URSS !
Fin juillet 2026, le chef de la marine russe, l’amiral Alexandre Moïseïev, a dévoilé un projet ambitieux : un navire de combat océanique d’environ 9 500 tonnes, soit le double de ses frégates les plus modernes.
Vladimir Poutine a appuyé cette annonce, déclarant à ses marins que les grands bâtiments de surface resteraient « la colonne vertébrale » de la flotte de la Mère patrie.
On est clairement plus sceptique en Occident, le pays étant coutumier des annonces « poudre aux yeux » de ce type.
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La Russie se lance dans un nouveau projet ambitieux de destroyer de 9 500 tonnes
Il faut dire qu’il a déjà eu un précédent qui nous invite à la méfiance : le projet Lider. Ce destroyer géant, approuvé par le ministère russe de la Défense en 2013, devait incarner le renouveau de la flotte de haute mer. Au fil des années, il a enflé démesurément sur le papier, passant d’un navire de 12 000 tonnes à un monstre de 19 000 tonnes à propulsion nucléaire, plus proche du croiseur que du destroyer. Six exemplaires étaient prévus, pour un coût d’environ 1,3 milliard d’euros l’unité.
Sa quille devait être posée en 2022. Elle ne l’a jamais été. Le projet a été discrètement suspendu vers 2020, et même si les officiels russes assurent qu’il reste « à l’étude », il n’a jamais dépassé le stade de la maquette, fidèlement réexposée à chaque salon naval depuis dix ans. Le Lider est devenu le symbole d’une ambition russe qui accouche de modèles réduits plutôt que de navires.
Le nouveau projet de 9 500 tonnes, plus modeste, en est en quelque sorte l’héritier réaliste mais lui aussi n’existe, pour l’instant, que sur le papier : il ne serait mis sur cale qu’après 2027, dans le cadre d’un programme d’armement encore à venir.

Quand une frégate met douze ans à voir le jour
Le vrai problème russe n’est clairement pas l’ambition, c’est la capacité (voire la volonté) à la concrétiser.
Prenons les frégates de classe Gorshkov, pourtant deux fois plus petites que le destroyer rêvé. La tête de série a été mise sur cale en 2006 et n’est entrée en service qu’en 2018, soit douze ans de gestation. Huit ans plus tard, seulement trois de ces frégates servent en première ligne, deux autres n’ayant pas encore quitté les chantiers navals.
Une des causes de ces retards en dit long sur la fragilité industrielle russe puisque les deux premières frégates étaient propulsées par des turbines fabriquées en Ukraine. Après l’annexion de la Crimée en 2014, Kiev a coupé les livraisons, forçant Moscou à développer dans l’urgence un moteur national, engendrant des années de retard supplémentaires.
Si une frégate de 5 400 tonnes met une décennie à sortir des chantiers, on imagine mal comment un bâtiment océanique de 9 500 tonnes pourrait voir le jour rapidement !
D’autant qu’aucun chantier n’est réellement disponible pour le construire. Sevmash est accaparé par les sous-marins, Severnaya Verf tourne déjà à plein régime sur les frégates, et le grand conglomérat naval d’État était si endetté que Poutine a dû, en 2023, en confier les parts à une banque.
Ajoutez les sanctions occidentales qui privent la Russie de machines-outils et de composants électroniques spécialisés, et la coupe est pleine !
Exemples de projets navals russes récents :
| Projet de surface | Ambition affichée | Réalité |
|---|---|---|
| Destroyer Lider | 6 navires nucléaires de 19 000 t | Suspendu, jamais mis sur cale, resté une maquette |
| Combattant océanique (nouveau) | Navire de 9 500 t pour tous les océans | Simple étude, pas avant 2027 au mieux |
| Frégate Gorshkov (22350) | Série soutenue de 5 400 t | 3 en service en 8 ans, retards à répétition |
| Super Gorshkov (22350M) | Frégate agrandie de 7 000 t | Conception en cours, aucune coque lancée |
| Croiseur Admiral Nakhimov | Modernisation livrée en 2018 | Essais en 2026, coût envolé jusqu’à ~3,8 milliards de livres |
Le gouffre financier Nakhimov
S’il fallait une preuve du gaspillage que représentent ces navires de prestige, elle porte un nom : l’Admiral Nakhimov. Ce croiseur nucléaire de l’époque soviétique, à quai depuis 1999, fait l’objet d’une modernisation pharaonique. Le contrat, signé en 2013 pour environ 585 millions d’euros, promettait une livraison en 2018. Le navire n’entre en essais qu’en 2026, et son coût aurait grimpé jusqu’à des estimations approchant 4,4 milliards d’euros selon des analystes occidentaux, l’une des refontes les plus chères depuis la guerre froide.
Le résultat est certes impressionnant avec une coque bardée d’environ 80 cellules de missiles de frappe et une puissante batterie antiaérienne mais tout cet arsenal est concentré dans un seul navire, hérité d’un concept conçu pour attaquer les groupes de porte-avions américains. La même somme aurait pu répartir ces missiles sur cinq coques ou plus. Le Nakhimov n’est pas un modèle d’avenir (même si les États-Unis décidément toujours inspirés semblent tenir à la classe Trump), c’est un symbole de statut, destiné à devenir le vaisseau amiral de prestige de la flotte russe, surtout depuis l’abandon de la modernisation du vieux porte-avions Amiral Kouznetsov.
La vraie force russe est sous l’eau
Attention, toutefois, à ne pas conclure que la marine russe serait devenue négligeable. Ce serait une erreur d’analyse dangereuse.
La véritable puissance navale de Moscou ne se trouve pas en surface, mais dans les profondeurs. Ses sous-marins lanceurs de missiles de croisière de classe Yasen-M et ses sous-marins nucléaires stratégiques de classe Borei-A sont des bâtiments sophistiqués et redoutables, qui mobilisent toute l’attention de l’OTAN. Ce sont eux, la vraie priorité de production russe : Sevmash a d’ailleurs mis sur cale son neuvième Yasen-M en juin 2026.
Le calcul russe est en réalité rationnel, quoi qu’en disent les discours sur la « colonne vertébrale » de surface. Des sous-marins performants, combinés à des corvettes, des petits bâtiments lance-missiles et des batteries côtières emportant les mêmes missiles Kalibr, Oniks et Zircon qu’un destroyer, offrent à Moscou une redoutable capacité d’interdiction maritime, pour une fraction du coût et du risque d’une flotte de haute mer.
En clair, la Russie construit, dans les faits, la marine que sa géographie et son budget lui commandent, pendant que ses dirigeants rêvent tout haut d’une autre.
Sources principales :
- Navy Lookout Russia plans new 9,500-tonne destroyer despite shipbuilding struggles (2026)
https://www.navylookout.com/russia-plans-new-9500-tonne-destroyer-despite-shipbuilding-struggles /
Annonce du nouveau combattant océanique de 9 500 tonnes, réalité industrielle russe et analyse prestige contre pragmatisme. - Naval News Russia launches new Gorshkov-class frigate (août 2025)
https://www.navalnews.com/naval-news/2025/08/russia-launches-new-gorshkov-class-frigate /
Déclarations de l’amiral Moïseïev sur les projets de surface et état de la série Gorshkov. - The War Zone Russia Has Abandoned Its Massive Nuclear Destroyer And Supersized Frigate Programs (2026)
https://www.twz.com/33099/russia-has-abandoned-its-massive-nuclear-destroyer-and-supersized-frigate-programs
Historique du projet Lider et comparaison des déplacements avec les destroyers occidentaux. - Baird Maritime Russian shipbuilder targets cruiser hand-over by end of 2026 (2026)
https://www.bairdmaritime.com/security/naval/naval-ships/russian-shipbuilder-targets-cruiser-hand-over-by-end-of-2026
État des essais du croiseur Admiral Nakhimov et calendrier de livraison à la marine russe.
Image de mise en avant : La frégate tête de classe, l’Amiral Gorchkov a vu sa construction démarrer en 2006. Son lancement est effectué en 2010, et elle est entrée en service en juillet 2018 – crédit : mil.ru
