« L’hélicoptère du futur » européen commence à prendre forme autour du programme ENGRT piloté par Airbus et Leonardo

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• Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

« L'hélicoptère du futur » européen commence à prendre forme autour du programme ENGRT piloté par Airbus et Leonardo
Crédit : Airbus

Airbus Helicopters a publié le 19 octobre 2026 un point d’étape sur ENGRT, l’European Next Generation Rotorcraft, le futur hélicoptère militaire européen appelé à prendre la relève du NH90 et de ses contemporains à l’horizon 2035-2040.

Douze États membres de l’Union européenne y investissent, un consortium de 53 partenaires industriels et institutionnels s’organise, et la cible technique assume les leçons d’Ukraine autant que l’intégration avec les drones.

Le programme répond à une initiative lancée par l’OTAN pour définir les capacités d’un futur rotorcraft (giravion en français) de combat, l’alliance ayant lancé en parallèle son propre dispositif baptisé Next Generation Rotorcraft Capability (NGRC) à six nations. ENGRT est la réponse européenne à ce besoin, portée par la Commission européenne et pilotée par Airbus Helicopters conjointement avec l’italien Leonardo. La phase 1 s’est achevée fin 2025. La phase 2, démarrée début 2026, dure trois ans et marque le passage d’un projet de Recherche et Technologie à un projet de Recherche et Développement, cofinancé par l’Union européenne. Un premier vol est attendu avant la fin de la prochaine décennie.

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La liste des pays engagés ne comprend pas tous les grands de l’Europe de la défense, mais elle couvre l’essentiel de la base industrielle utile. L’Autriche, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, la Lettonie, les Pays-Bas, la Pologne et l’Espagne participent au financement et à la définition du besoin.

Autour d’Airbus Helicopters, dont l’usine principale est basée à Marignane, et de Leonardo, basé à Vergiate en Lombardie, gravitent les grands motoristes européens (Safran Helicopter Engines, MTU Aero Engines, Avio Aero) ainsi que l’avionneur de systèmes Thales, l’électronicien Indra et plusieurs instituts de recherche nationaux.

Au total, 53 entités industrielles et institutionnelles composent le consortium.

Pays partenaire Flotte militaire actuelle principale (indicatif)
France NH90 Caïman, Tigre HAD, Cougar, Caracal
Allemagne NH90, Tigre, CH-53G, H145M
Italie NH90, AW129 Mangusta, AW149, AW101
Espagne NH90, Tigre, Cougar, H215
Pays-Bas NH90, Apache AH-64E, Chinook CH-47F
Belgique NH90, A109, H145M
Grèce NH90, Apache AH-64A/D, UH-1H
Finlande NH90, MD500
Danemark AW101 Merlin, MH-60R Seahawk
Autriche AB212, Black Hawk UH-60L, AW169
Pologne AW149, Black Hawk, W-3 Sokół, Mi-24
Lettonie Black Hawk UH-60M, Mi-17 en retrait

Qu’est-ce qu’un rotorcraft ?

Le mot anglais rotorcraft, repris dans le nom du programme européen, désigne tout aéronef dont la portance est fournie par un ou plusieurs rotors (c’est-à-dire des pales en rotation) plutôt que par des ailes fixes. L’hélicoptère classique en est l’exemple le plus répandu, avec son rotor principal horizontal et son rotor anti-couple de queue.

Démonstration en vol de l'Airbus Racer - crédit : Airbus Helicopters
Démonstration en vol de l’Airbus Racer – crédit : Airbus Helicopters

Deux autres familles complètent la définition. Le tiltrotor, dit aussi convertible, fait basculer ses rotors de la verticale à l’horizontale pour combiner décollage vertical et vol horizontal rapide : le V-22 Osprey américain en est l’archétype opérationnel, le V-280 Valor retenu par l’US Army dans le cadre du programme FLRAA en est la génération suivante.

Le compound helicopter, enfin, ajoute à un rotor principal une ou deux hélices propulsives latérales pour atteindre des vitesses impossibles aux voilures tournantes classiques. le démonstrateur Racer d’Airbus Helicopters, dérivé du Dauphin, dépasse ainsi les 400 km/h en vol horizontal. L’intitulé « European Next Generation Rotorcraft » laisse donc volontairement ouverte la question de l’architecture finale du futur appareil européen.

Quelques exemples :

Pays d’origine Modèle Catégorie Rôle
Europe (Airbus Helicopters) Tigre HAD Hélicoptère classique Attaque
Europe (NHIndustries) NH90 Caïman Hélicoptère classique Transport tactique et ASM
Europe (Airbus Helicopters) H225M Caracal Hélicoptère classique Transport lourd, forces spéciales
Italie (Leonardo) AW129 Mangusta Hélicoptère classique Attaque
États-Unis (Sikorsky) UH-60 Black Hawk Hélicoptère classique Transport utilitaire
États-Unis (Boeing) AH-64 Apache Hélicoptère classique Attaque
États-Unis (Boeing) CH-47 Chinook Hélicoptère bi-rotor tandem Transport lourd
États-Unis (Sikorsky) CH-53K King Stallion Hélicoptère classique Transport très lourd
États-Unis (Bell-Boeing) V-22 Osprey Tiltrotor (convertible) Transport tactique longue portée
États-Unis (Bell) V-280 Valor Tiltrotor (convertible) Successeur du Black Hawk (programme FLRAA)
Russie (Mil Moscou) Mi-17 / Mi-171 Hélicoptère classique Transport utilitaire
Russie (Mil Moscou) Mi-28N Havoc Hélicoptère classique Attaque
Russie (Kamov) Ka-52 Alligator Hélicoptère coaxial (sans rotor de queue) Attaque
Chine (Harbin) Z-20 Hélicoptère classique Transport utilitaire (inspiré du Black Hawk)
Chine (Changhe) WZ-10 Hélicoptère classique Attaque
Europe (Airbus Helicopters) Racer (démonstrateur) Compound helicopter Démonstrateur haute vitesse (plus de 400 km/h)

La facture d’Ukraine, imprimée dans le cahier des charges

Trois enseignements de la guerre russo-ukrainienne ont pesé dans la définition du besoin.

Le premier concerne la survivabilité. Les hélicoptères des deux camps ont payé un prix lourd aux systèmes de défense sol-air portables de type Igla, Stinger ou Starstreak, obligeant à redéfinir la signature infrarouge, le blindage et les contre-mesures des machines futures.

Le deuxième tient à la mobilité tactique : voler très bas, très vite, de nuit, pour échapper aux radars adverses, est devenu la norme opérationnelle. Ralf Weber, chargé du programme chez Airbus Helicopters, cite publiquement la cible d’un vol tactique mono-pilote à 10 mètres au-dessus du sol à 240 km/h en pleine nuit.

Le troisième enseignement est logistique. Une machine qui ne vole pas parce qu’elle attend une pièce est une machine inutile. L’objectif inscrit dans le cahier des charges d’ENGRT est de diviser par deux la charge de maintenance par rapport aux hélicoptères actuels, avec une empreinte logistique minimale et un recours systématique aux outils standards. Le NH90, dont la disponibilité opérationnelle a longtemps été pointée du doigt par les parlementaires français, allemands et italiens, sert ici de contre-modèle. La prochaine génération devra être réparée au plus près du front, avec moins de personnels spécialisés et moins de rechanges en cale sèche.

Un hélicoptère qui commande des drones

La principale avancée technologique du projet est le teaming crewed-uncrewed, soit la capacité d’un hélicoptère piloté à commander et coordonner plusieurs drones aériens, voire terrestres ou maritimes, en temps réel. Les démonstrateurs américains testent le concept depuis plusieurs années, notamment autour du V-280 Valor retenu dans le cadre du programme FLRAA de l’US Army. ENGRT entend arriver à la même capacité en Europe, avec un pilote capable de superviser une meute d’engins autonomes depuis son cockpit.

Pour que cela fonctionne, l’architecture logicielle doit être pensée dès le départ comme ouverte. L’Open System Architecture, baptisée OSA par les ingénieurs du consortium, consiste à bâtir le système d’armes comme un smartphone plutôt que comme un couteau suisse figé : chaque fonction est un module remplaçable, mis à jour par logiciel, susceptible de recevoir une capacité nouvelle sans toucher à la cellule. Un banc de test OSA doit être livré à la fin de la phase 2 d’ENGRT. L’enjeu dépasse le simple hélicoptère puisque le même standard logiciel pourrait équiper, à terme, les Rafale, les futurs chasseurs de 6e génération et les drones de combat européens.

Le débat doctrinal reste vif. Certains stratèges estiment qu’un hélicoptère piloté n’aura plus sa place sur un champ de bataille saturé de drones, de radars quantiques et de défenses sol-air automatisées. Airbus Helicopters tient la position inverse. Un humain à bord reste indispensable pour le transport de troupes, pour la décision tactique à l’instant T, pour la liaison avec les forces au sol. Les drones et les hélicoptères ne se remplacent pas, ils se complètent.

Une plateforme technologique

Le programme sert aussi de laboratoire pour d’autres plateformes. Les technologies validées sur ENGRT, notamment l’OSA et les capteurs de nouvelle génération, pourraient être greffées en rétrofit sur les flottes européennes existantes : H160M français, AW149 polono-italien et H145M belge en particulier. L’investissement européen ne fabriquera pas qu’un seul appareil mais devrait tirer vers le haut toute une génération d’hélicoptères déjà en service.

Pour la France, le rendez-vous est doublement stratégique. Il consolide la place industrielle d’Airbus Helicopters à Marignane dans la décennie qui vient (premier producteur d’hélicoptères dans le monde civil et militaire confondu), et il offre à la Marine nationale et à l’Armée de Terre un successeur crédible au NH90 Caïman et au Tigre.

L’arbitrage reste à faire côté budget : la prochaine Loi de programmation militaire devra inscrire l’engagement français au-delà des phases de recherche cofinancées par Bruxelles. Les trois années à venir diront si l’Europe sait tenir un programme de rotorcraft commun sans retomber dans les écueils du NH90, dont la coopération industrielle est restée un cas d’école de ce qu’il ne faut pas refaire.

Sources principales :

  • Airbus Helicopters How ENGRT meets future NATO capabilities: Designing a future military helicopter (19 octobre 2026)
    https://www.airbus.com/en/newsroom/stories/2026-10-how-engrt-meets-future-nato-capabilities-designing-a-future-military-helicopter
    Communiqué de presse d’Airbus Helicopters sur le programme ENGRT, propos de Ralf Weber.
  • Airbus Helicopters Airbus and partners launch the next phase of ENGRT (février 2026)
    https://www.airbus.com/en/newsroom/press-releases/2026-02-airbus-and-partners-launch-the-next-phase-of-engrt
    Communiqué de presse officiel sur le lancement de la phase 2 du programme, source primaire.
  • Commission européenne — TRIMIS EU Next Generation Rotorcraft Technologies Project
    https://trimis.ec.europa.eu/project/eu-next-generation-rotorcraft-technologies-project
    Fiche officielle de la Commission européenne sur le projet ENGRT, cadre de financement.
  • European Security & Defence Studies proceed in earnest to develop a next-generation NATO rotorcraft (février 2025)
    https://euro-sd.com/2025/02/articles/42830/studies-proceed-in-earnest-to-develop-a-next-generation-nato-rotorcraft/
    Mise en perspective avec le volet NATO NGRC piloté par la NSPA.
  • Safran Avio Aero, Safran and MTU Aero Engines to power Europe’s next-generation military helicopters (18 juin 2025)
    https://www.safran-group.com/pressroom/avio-aero-partners-safran-and-mtu-aero-engines-power-europe-s-next-generation-military-helicopters-2025-06-18-0
    Communiqué sur l’accord motoriste tripartite pour ENGRT, source primaire.

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