L’Indonésie aligne dix milliards de dollars pour 48 chasseurs furtifs KAAN et jusqu’à 60 drones de combat Kızılelma.
Avec 17 500 îles éparpillées sur près de 5 000 kilomètres d’ouest en est, l’Indonésie possède l’espace maritime le plus difficile à défendre d’Asie du Sud-Est. Pendant trente ans, son armée de l’air s’est contentée de patrouiller ce chapelet avec une flotte limitée.
Quelques dizaines de F-16 américains vieillissants, une poignée de Su-27 et Su-30 russes acquis en marge d’un embargo américain, un héritage éclaté de la guerre froide et des années d’austérité budgétaire. Jakarta a décidé en moins de quatre ans que cette époque était révolue : commande de 42 Rafale à Dassault en 2022, négociations avancées avec Boeing pour 24 F-15EX, et depuis l’été 2025, un virage inédit vers Ankara.
L’ambition affichée est de passer d’une cinquantaine de chasseurs modernes à une flotte dépassant les 150 appareils à l’horizon 2035, calibrée sur les standards des grandes armées de l’air régionales.
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L’Indonésie tourne désormais le regard vers la Turquie pour ses avions de combat
Le premier contrat, signé fin juillet 2025 lors du salon IDEF à Istanbul, est tout simplement le plus gros contrat d’exportation de défense jamais conclu par la Turquie. Dix milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros) pour 48 chasseurs KAAN de cinquième génération, assemblés par Turkish Aerospace Industries (TUSAŞ) et livrés sur dix ans, avec un transfert de technologie et une production localisée en Indonésie. Côté indonésien, deux entreprises se partagent l’affaire : PT Dirgantara Indonesia, l’industriel historique de l’aviation nationale, et le nouveau venu PT Republik Aero Dirgantara, surnommé Republikorp.
Le second accord, signé le 6 mai 2026 au salon SAHA à Istanbul également, concerne les drones de combat Kızılelma de Baykar. Jakarta a commandé 12 appareils fermes et dispose d’une option sur quatre escadrons supplémentaires, soit 48 unités de plus. Au total, la flotte indonésienne pourrait atteindre 60 drones furtifs à l’horizon 2030. Un partenariat industriel structurant complète l’achat, avec une coentreprise Baykar-Republikorp créée dès février 2025 pour installer en Indonésie des capacités de maintenance, de formation et de recherche sur les systèmes autonomes.
Baykar continue sa marche en avant
L’entreprise familiale turque Baykar, dirigée par les frères Bayraktar, s’est imposée depuis 2022 comme l’un des grands noms du drone de combat mondial, portée par le succès du Bayraktar TB2 déployé en Ukraine, en Syrie, en Libye et dans le Haut-Karabakh. Le TB2, drone à hélice de moyenne altitude et longue endurance, a été vendu à plus de trente pays. Le Kızılelma est son successeur spirituel, mais dans une tout autre catégorie : un véritable chasseur sans pilote, à réaction, avec une signature radar réduite, un radar à balayage électronique actif et un IRST (le capteur infrarouge KARAT visible sur les démonstrations publiques).
Jakarta devient donc le tout premier client export de ce nouvel engin, un drone capable de voler aux côtés d’un avion piloté, dans la logique de « loyal wingman » développée par les Américains avec leurs CCA, par les Australiens avec le MQ-28 Ghost Bat et par les Chinois avec leurs GJ-11.
En signant pour le Kızılelma, l’Indonésie se dote ainsi d’une capacité que seules quelques armées préparent sérieusement aujourd’hui.

| Caractéristique | Bayraktar Kızılelma |
|---|---|
| Type | Drone de combat (UCAV) furtif, à réaction |
| Constructeur | Baykar (Turquie) |
| Configuration | Monoréacteur, aile delta avec canards |
| Premier vol | 14 décembre 2022 |
| Masse maximale au décollage | Environ 8 500 kg |
| Charge utile | 1 500 kg (soute interne + points d’emport externes) |
| Rayon de combat | Environ 500 milles nautiques (930 km) |
| Vitesse maximale | Mach 0,9 |
| Plafond opérationnel | 45 000 pieds (environ 13 700 mètres) |
| Moteur | Ivchenko-Progress AI-322F (Ukraine), 44 kN avec postcombustion |
| Radar | AESA Aselsan |
| Capteur infrarouge | IRST KARAT |
| Armement (tests validés) | Missile air-air BVR Gökdoğan, bombes guidées TOLUN-P et TEBER-82 |
| Signature radar | Faible, selon le constructeur |
Le KAAN, chasseur furtif qui doit encore se défaire des Américains
L’autre pilier du dispositif, le KAAN, est l’un des rares chasseurs furtifs de cinquième génération développés hors du club États-Unis – Chine – Russie. Programme ex-TF-X, premier vol en février 2024, désormais commandé en 20 exemplaires par la force aérienne turque elle-même. Jakarta devient donc le premier client export d’un appareil qui est aussi la fierté nationale d’Ankara. Pour la Turquie, c’est une victoire géopolitique autant qu’industrielle.
L’affaire comporte toutefois un défi majeur. Le KAAN embarque pour l’instant un moteur F110 de l’américain General Electric, un siège éjectable britannique Martin-Baker et plusieurs sous-systèmes dont l’origine américaine pourrait exposer la Turquie à des restrictions d’exportation. Jakarta l’a explicitement demandé : elle veut un KAAN exempt de composants américains, pour éviter toute dépendance ou sanction indirecte. TUSAŞ travaille déjà au moteur TR Motor turc censé remplacer le F110, mais sa disponibilité à la date de livraison des premiers appareils indonésiens n’est pas encore garantie. La promesse est faite, la démonstration technique reste à venir.
Un précédent coréen qui pèse
Le pari turc arrive dans un contexte particulier : celui du naufrage, un an plus tôt, du partenariat équivalent noué avec la Corée du Sud. En 2010, Jakarta avait rejoint le programme KF-21 Boramae porté par Korea Aerospace Industries, en s’engageant à financer 20 % des coûts de développement estimés à environ 1,6 trillion de wons, soit près d’un milliard de dollars (environ 850 millions d’euros), en échange d’un transfert de technologie, de droits de coproduction et de la livraison de prototypes. La promesse ressemblait trait pour trait à celle qui vient d’être signée avec Ankara, mais elle ne s’est jamais réalisée.
Dès 2018, l’Indonésie accumule les retards de paiement en invoquant des contraintes budgétaires. En 2024, deux ingénieurs indonésiens détachés chez KAI sont surpris en possession de clés USB contenant des données techniques sur le KF-21. L’enquête les blanchira plus tard, mais la confiance est entamée. Mi-2025, Séoul se résout à acter l’échec et ramène unilatéralement la contribution indonésienne à 600 milliards de wons (environ 389 millions de dollars, soit 331 millions d’euros), un tiers de l’engagement initial, tout en rognant la portée du transfert de technologie. Le 29 juin 2026, Jakarta renonce officiellement à la coproduction du Boramae et bascule sur un achat direct de seize appareils, négocié de gré à gré.
Ce fiasco pèse sur la lecture du dossier turc. Baykar et Turkish Aerospace Industries ont engrangé la commande de leur vie, mais ils savent désormais que Jakarta peut traîner les pieds sur la facture et laisser filer les délais. Les investissements industriels côté indonésien (les coentreprises Republikorp) réduisent théoriquement le risque, puisqu’ils ancrent l’intérêt économique de Jakarta à Ankara. La décennie qui vient demandera toutefois à la Turquie une rigueur contractuelle que la Corée du Sud n’a jamais réussi à imposer.
Un virage géopolitique majeur pour Jakarta
L’Indonésie avait commandé 42 Rafale à Dassault Aviation en 2022, et les livraisons sont en cours. Elle négocie en parallèle l’achat de 24 F-15EX à Boeing, et avait un temps considéré le Su-35 russe, finalement abandonné sous pression américaine. Avec les 48 KAAN et jusqu’à 60 Kızılelma turcs, Jakarta se construit la flotte la plus hétéroclite d’Asie du Sud-Est, où aucune puissance ne détiendra de monopole sur l’équipement aérien national.
La logique est claire : diversifier les fournisseurs pour éviter toute dépendance stratégique, mais le pari turc dépasse la simple diversification. En acceptant un contrat à dix milliards de dollars sur dix ans avec Ankara et une coentreprise industrielle structurante avec Baykar, l’Indonésie fait d’Ankara un partenaire de long terme. Elle lui transfère de la monnaie, du savoir-faire et de la crédibilité internationale. Elle lui offre surtout un argument décisif pour convaincre d’autres clients potentiels : la Malaisie, l’Arabie saoudite ou l’Azerbaïdjan, tous intéressés par le KAAN. L’affaire indonésienne pourrait ouvrir la porte à une diffusion mondiale du chasseur turc, bien au-delà d’Istanbul.
À condition, bien sûr, qu’Ankara tienne ses engagements. Livrer 48 chasseurs furtifs dépourvus de composants américains, en dix ans, pour un pays qui n’a jamais exploité ce type d’aéronef, est un défi industriel considérable. L’Indonésie, elle, aura passé la décennie à construire une flotte de combat qui, pour la première fois, ne sera pas calquée sur les besoins ou les bons vouloirs de Washington.
Jakarta y gagne une autonomie stratégique inédite. Ankara, un allié de poids en Asie du Sud-Est. La prochaine décennie dira si ce pari à dix milliards tient autant par la technique que par la volonté politique.
Sources principales :
Quwa Indonesia Becomes Global Launch Customer for Baykar’s Kizilelma Unmanned Fighter in First Ever Export Deal (mai 2026)
Indonesia Becomes Kızılelma Launch Customer in First Export Deal
Accord-cadre Baykar-Republikorp du 6 mai 2026, chiffres détaillés (12 fermes + option 48), spécifications techniques du Kızılelma et calendrier de livraison.
Defence Security Asia Jakarta Becomes First Foreign Operator of Türkiye’s KAAN Fifth-Gen Fighter in Landmark Aerospace Pact (2026)
Contrat KAAN à 10 milliards de dollars pour 48 appareils, calendrier sur 120 mois et transfert de technologie à l’Indonésie.
Breaking Defense Turkish air force contracts its first batch of indigenous KAAN jets (mai 2026)
https://breakingdefense.com/2026/05/turkish-air-force-contracts-its-first-batch-of-indigenous-kaan-jets/
Commande des 20 premiers KAAN par la force aérienne turque et avancement du programme.
