Lâchée par Donald Trump, qui a annulé le déploiement de missiles américains sur son sol, l’Allemagne a décidé de les acheter elle-même. Un virage à 3,4 milliards d’euros, plein d’ironie : pour gagner en autonomie vis-à-vis de l’étranger, Berlin se tourne… vers Washington.
C’est une histoire qui résume les paradoxes de l’Europe de la défense en 2026. Le 14 septembre, la presse a révélé que l’Allemagne envisageait de dépenser près de 3,4 milliards d’euros pour acquérir des lanceurs Typhon et des missiles de croisière Tomahawk américains.
De quoi doter la Bundeswehr d’une capacité de frappe terrestre à très longue portée, jusqu’à 2 500 kilomètres, qui lui fait certes aujourd’hui cruellement défaut mais cette histoire en dit surtout long sur la situation géopolitique de l’Allemagne qui est à l’image du reste de l’Europe… complexe.
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Comment Trump a forcé la main de Berlin
Remontons à la genèse de toute cette histoire en 2024.
Cette année-là, le président américain d’alors, Joe Biden, et le chancelier Olaf Scholz s’entendent sur un plan ambitieux : l’armée américaine déploierait en Allemagne, dès 2026, ses armes de frappe longue portée, dont des missiles Tomahawk, sous commandement et contrôle américains. Un parapluie offert par Washington, sans que l’Allemagne ait à débourser un centime ni à gérer elle-même ces armes sensibles.
Puis Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche, et tout a changé. En mai 2026, son administration annule ce déploiement et retire quelque 5 000 soldats américains d’Allemagne. Officiellement, Washington invoque le risque d’escalade avec la Russie et la tension sur ses propres stocks de missiles, sévèrement entamés par la guerre contre l’Iran (ce qui est par ailleurs vrai). En coulisses, plusieurs observateurs y voient aussi une sanction contre les critiques allemandes de la politique américaine. Quelle qu’en soit la raison, le résultat est le même : Berlin se retrouve du jour au lendemain avec un trou béant dans sa défense, privé de la capacité qu’on lui avait promise.
Face à ce lâchage, l’Allemagne a tranché : puisque les Américains ne veulent plus déployer ces armes eux-mêmes, elle les achètera pour les opérer en propre. Un accord de principe a été trouvé avec Washington en juillet 2026, au sommet de l’OTAN d’Ankara.
Ce que valent le Typhon et le Tomahawk
Jusqu’ici, la seule arme de frappe longue portée de l’Allemagne était le missile Taurus, d’une portée de 500 kilomètres et qui doit être tiré depuis un avion. Insuffisant au regard de la situation internationale.
Le Typhon, officiellement appelé Mid-Range Capability, est un lanceur mobile développé par l’armée américaine, capable de tirer aussi bien des missiles de croisière Tomahawk que des missiles SM-6. Il est né d’un tournant stratégique : le retrait américain, en 2019, du traité qui interdisait depuis la guerre froide les missiles terrestres de portée intermédiaire. Depuis, ces armes autrefois bannies font leur grand retour en Europe.
Le Tomahawk, lui, est une légende. Ce missile de croisière américain, éprouvé dans tous les conflits depuis la guerre du Golfe de 1991, vole à basse altitude sur des milliers de kilomètres pour frapper avec précision un objectif lointain. Monté sur un Typhon, il permettrait à l’Allemagne d’atteindre des centres de commandement, des dépôts logistiques ou des rampes de missiles loin derrière les lignes ennemies, jusqu’en profondeur du territoire russe depuis le sol allemand.

Résumé des capacité du système Typhon et Tomahawk :
| Élément | Détail |
|---|---|
| Système | Lanceur mobile Typhon (Lockheed Martin) + missiles Tomahawk (Raytheon) |
| Portée de frappe | jusqu’à 2 500 km (Tomahawk) |
| Coût estimé | près de 3,4 milliards d’euros (estimation, non contractuelle) |
| Volume évoqué | environ 3 lanceurs, jusqu’à 400 Tomahawk (non confirmé) |
| Calendrier | Mise en service visée d’ici la fin de la décennie |
| Capacité actuelle allemande | Missile Taurus (500 km, tiré d’un avion) uniquement |
| Statut | Estimation budgétaire, en attente du budget 2027 et du vote du Parlement |
Pourquoi pas européen, voire français ?
Contrainte de s’armer elle-même après une promesse non tenue par son allié américain, l’Allemagne finit donc par acheter… chez ce dernier.
On le rappelle mais le matériel este 100 % américain. Le lanceur vient de Lockheed Martin, le missile de Raytheon. L’Allemagne dépendra donc toujours des États-Unis pour les pièces détachées, les mises à jour logicielles et, potentiellement, certaines autorisations d’emploi liées aux composants sensibles.
La question doit sauter aux yeux de nos lecteurs : dès lors, pourquoi diable l’Allemagne se tourne-t-elle vers Washington plutôt que vers ses voisins européens, elle qui prétend bâtir une défense continentale souveraine ? La réponse, un brin frustrante, tient en une évidence : il n’existe aujourd’hui aucun équivalent européen réellement disponible. Sur le créneau très précis du missile de croisière terrestre à 2 500 kilomètres, tiré depuis un lanceur mobile, l’offre du Vieux Continent est tout simplement vide.
La France dispose pourtant d’un savoir-faire réel en la matière. Son missile de croisière naval MdCN, le « Tomahawk français » de MBDA, atteint des portées comparables, et le pays maîtrise la frappe dans la profondeur mieux que quiconque en Europe. Malheureusement le MdCN se tire depuis un navire ou un sous-marin, pas depuis un camion sur une route allemande. Adapter cette technologie à un lanceur terrestre mobile prendrait des années de développement, alors que Berlin veut une capacité opérationnelle d’ici la fin de la décennie. Entre un système américain disponible tout de suite et une solution française à réinventer, l’urgence a tranché. Le Typhon n’est donc pas un camouflet à l’industrie française : c’est le symptôme d’une Europe qui a trop longtemps sous-traité sa propre sécurité.
Berlin assume ce choix comme une solution « intérimaire » et a rejoint en 2024 la France, l’Italie et la Pologne dans une initiative baptisée ELSA, visant à développer une arme conventionnelle européenne de plus de 2 000 kilomètres de portée. En juillet 2026, douze pays européens de l’OTAN ont même annoncé vouloir consacrer près de 50 milliards de dollars sur dix ans à la frappe de précision longue portée, l’Allemagne s’engageant à en financer près de la moitié.
Le Typhon n’est donc qu’un pis-aller, le temps que l’Europe accouche de sa propre solution.
Un signal qui dépasse l’Allemagne
Cet épisode est une énième illustration du grand basculement de l’époque : des Européens qui, sous la double pression de la menace russe et du désengagement américain, se démènent pour reprendre en main leur propre défense. Le retrait de Trump a agi comme un électrochoc. Là où l’Allemagne comptait sur le parapluie américain, elle découvre qu’elle doit désormais tenir ce parapluie elle-même, quitte à en acheter la toile outre-Atlantique en attendant de savoir la coudre.
L’enveloppe de 3,4 milliards n’est qu’une estimation, le budget 2027 n’est pas voté, et le Parlement allemand devra donner son feu vert. Le nombre exact de lanceurs et de missiles n’est même pas arrêté. L’Allemagne, longtemps la plus réticente des grandes nations européennes à se réarmer, s’apprête à disposer d’une capacité de frappe capable d’atteindre Moscou.
Il y a trois ans, c’était impensable. C’est peut-être là le véritable enseignement de cette affaire : à force de vouloir ménager tout le monde, les États-Unis de Trump sont en train de pousser l’Europe, Allemagne en tête, à devenir enfin la puissance militaire qu’elle rechignait à être.
Sources principales :
- Kyiv Post Germany Eyes €3.4B Tomahawk Arsenal to Deter Russia (13 septembre 2026)
https://www.kyivpost.com/post/84457
Montant estimé, fonctionnement du système Typhon et annulation du déploiement américain. - Army Recognition Germany buys US Tomahawk cruise missiles and Typhon launchers to build a national strike force (10 juillet 2026)
https://www.armyrecognition.com/news/army-news/2026/germany-tomahawk-missile-purchase-typhon-deployment
Contexte du retrait américain, initiative européenne ELSA et contraintes pour la Bundeswehr. - The Defense News US Pentagon Expected to Cancel Tomahawk Missile Deal with Germany, Citing Russia Concerns (5 juin 2026)
https://www.thedefensenews.com/US-Pentagon-Expected-to-Cancel-Tomahawk-Missile-Deal-with-Germany-Citing-Russia-Concerns/
Raisons de l’annulation américaine, tension sur les stocks et cadre de l’accord initial de 2024.
Image de mise en avant : Système de missiles à moyenne portée Typhon lançant un SM-6 – crédit : US Army
