Les États-Unis pourraient prendre un avantage décisif sur la Chine dans le Pacifique en misant sur cette énergie encore sous-exploitée : la géothermie

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Les États-Unis pourraient prendre un avantage décisif sur la Chine dans le Pacifique en misant sur cette énergie encore sous-exploitée : la géothermie

Comment s’affranchir du carburant acheminé en mer pour l’US Navy ? Un officier a une solution.

La proposition, signée Dr Matthew J. Hornbach, géophysicien au Laboratoire de recherche navale des États-Unis et professeur de recherche associé à la Southern Methodist University, est parue en juillet 2026 dans Proceedings, la publication de référence de l’US Naval Institute.

Le constat de départ de son auteur est factuel : en cas de conflit dans le Pacifique occidental, les grandes bases américaines de Guam, d’Okinawa, des Philippines, des Aléoutiennes ou de Hawaï dépendraient d’un approvisionnement continu en pétrole et en gaz, importé pour l’essentiel par bateau.

Autant de maillons fragiles, exposés en temps de crise (et les États-Unis en savent quelque chose). Cependant l’officier a trouvé une solution : la géothermie.

Lire aussi :

Un officier américain plaide pour équiper les bases du Pacifique de centrales géothermiques

Le carburant, angle mort de la puissance navale

On ne vous apprendra rien mais l’énergie est la sève des opérations militaires modernes, et remporter une guerre prolongée dans le Pacifique suppose d’abord de gagner la guerre logistique avec en première ligne l’approvisionnement énergétique.

L’histoire l’a déjà démontré : durant la Seconde Guerre mondiale, c’est en coupant les lignes d’approvisionnement pétrolier venues d’Indonésie que la marine américaine a asphyxié la flotte impériale japonaise, privant ses navires et son industrie de guerre du carburant nécessaire pour combattre.

Le paradoxe, c’est que les États-Unis pourraient à leur tour se retrouver dans la position du bloqué. Leurs bases avancées sont des îles, ou presque, tributaires de tankers qui parcourent des milliers de kilomètres. Chaque navire-citerne devient une cible désignée dès l’ouverture des hostilités. D’où l’idée de retourner le problème : plutôt que d’importer l’énergie, la produire sur place, à partir d’une ressource qu’aucun blocus ne peut intercepter.

La France ressuscite une base secrète pour y déployer son arme nucléaire la plus redoutable

Une solution venue du sous-sol

La géothermie exploite la chaleur du sous-sol terrestre. Le principe est le même que pour une centrale classique ou nucléaire : produire de la vapeur pour faire tourner une turbine reliée à un générateur. À ceci près qu’aucun combustible n’est nécessaire, puisque la chaleur provient directement des profondeurs, sous forme d’eau portée à très haute température.

Les États-Unis maîtrisent cette technologie de longue date, et la marine en particulier. Dès 1987, elle a développé, en partenariat avec l’industrie privée, le champ géothermique de Coso, sur la station aéronavale d’armement de China Lake, en Californie. Près de quarante ans plus tard, l’installation, forte de neuf centrales interconnectées, fonctionne toujours et produit de l’ordre de 145 mégawatts nets à un rythme quasi ininterrompu.

De quoi, souligne l’auteur, couvrir les besoins de plusieurs bases du Pacifique. Le site, l’un des trois premiers producteurs de géothermie du pays, est géré par un bureau dédié de l’US Navy, preuve que le savoir-faire militaire existe déjà.

Les cinq atouts militaires de la géothermie :

Atout Explication
Résistance aux frappes La source de chaleur, enfouie en profondeur, est très difficile à cibler et à détruire
Ressource peu dangereuse De la vapeur d’eau, sans les risques d’un stock de pétrole ou d’un réacteur en cas de bombardement
Disponibilité permanente Fonctionnement à pleine puissance jour et nuit, contrairement au solaire ou à l’éolien
Déploiement rapide Savoir-faire et expérience déjà acquis, permettant d’installer vite les têtes de puits
Production d’hydrogène L’énergie produite peut servir, sur place, à fabriquer de l’hydrogène

Il ne s’agit évidemment pas de faire avancer la flotte à la géothermie. Les besoins d’un porte-avions ou d’un destroyer sont bien trop colossaux pour une source d’énergie ancrée dans le sol, et la propulsion des grands bâtiments restera l’affaire du fioul ou du réacteur nucléaire. L’apport se situe à terre : une base alimentée en courant géothermique fait tourner ses radars, ses systèmes de commandement, ses ateliers et ses installations sans dépendre du moindre pétrolier. Surtout, cette électricité abondante et permanente peut servir à fabriquer sur place de l’hydrogène, comme le souligne l’auteur, ouvrant la voie à des carburants de synthèse produits localement. La flotte de demain comptera de plus en plus de systèmes gourmands en énergie, drones et capteurs en réseau : disposer d’une centrale imprenable à quai, capable de recharger les batteries des engins électriques et de ravitailler les autres, deviendrait un atout logistique de premier plan.

La « ceinture de feu » et les principales bases américaines du Pacifique.
La « ceinture de feu » et les principales bases américaines du Pacifique.

Des bases assises sur la ceinture de feu

La proposition tient à un heureux hasard géologique. La quasi-totalité des grandes installations militaires américaines du Pacifique occidental se trouvent sur ou près de zones volcaniques actives, le long de la fameuse « ceinture de feu » qui borde l’océan. Or c’est précisément là, sous les volcans assoupis, que la chaleur terrestre affleure et devient exploitable. Les bases qui constituent aujourd’hui une vulnérabilité logistique reposent, sans le savoir, sur un gisement d’énergie souverain.

En mariant son expérience institutionnelle à la technologie de forage du secteur privé, la marine pourrait, selon l’auteur, transformer ses sites avancés, aujourd’hui dépendants, en nœuds énergétiques fortifiés capables d’alimenter la projection de puissance à travers tout le théâtre. Le raisonnement séduit d’autant plus que le Pentagone explore déjà activement la piste : le département de la Défense a lancé ces dernières années plusieurs études sur le potentiel de la géothermie pour sécuriser l’alimentation électrique de ses installations, y compris en cas de coupure du réseau civil.

Un adversaire encore plus exposé

Si les Américains s’inquiètent pour leurs bases, leur rival désigné souffre d’une fragilité autrement plus béante. L’immense majorité du pétrole importé par la Chine emprunte un unique goulet d’étranglement, le détroit de Malacca, ce passage resserré entre la Malaisie et l’Indonésie par lequel transitent environ 80 % de ses achats de brut. Dès 2003, le président Hu Jintao avait donné un nom à cette hantise, le « dilemme de Malacca » : l’exposition du pays à un blocus naval qui l’étranglerait en quelques semaines.

Vingt ans plus tard, malgré une marine devenue la première du monde en nombre de coques et des pipelines de contournement construits au Pakistan et en Birmanie, la dépendance demeure. Pékin a bien constitué une réserve stratégique de pétrole, de l’ordre de 900 millions de barils, mais celle-ci n’offre qu’un répit d’environ 80 jours. Autrement dit, la logique géothermique défendue pour les bases américaines répond en creux à un calcul stratégique : dans un affrontement qui se jouerait aussi sur l’énergie, l’Amérique a tout intérêt à supprimer ses propres points de rupture pendant que ceux de son adversaire restent, eux, difficiles à combler.

Le porte-avions de classe Nimitz USS George Washington (CVN 73) traverse l'océan Atlantique le 25 mai 2023.
Le porte-avions de classe Nimitz USS George Washington (CVN 73) navigue dans l’océan Atlantique le 25 mai 2023. Le George Washington a repris la mer après avoir achevé sa refonte complexe et son ravitaillement en combustible à mi-vie, ainsi que ses essais en mer, une évaluation approfondie des systèmes et des technologies du navire. (Photo de l’US Navy par le spécialiste en communication de masse de 3e classe Nicholas A. Russell)

Une idée séduisante, un pari à confirmer

Reste que la géothermie militaire, aussi élégante soit-elle sur le papier, demeure largement à l’état de proposition en dehors de China Lake. Forer en zone volcanique active comporte ses propres risques, les délais d’installation réels restent à démontrer, et aucune base avancée du Pacifique n’a pour l’heure été convertie. Entre la tribune d’un expert et le déploiement effectif de centrales sur Guam ou Okinawa, il y a tout ce qui sépare une bonne idée d’une capacité opérationnelle éprouvée.

Le mérite du débat est ailleurs. Il rappelle une vérité que les états-majors redécouvrent à chaque conflit : la puissance de feu ne vaut rien sans l’énergie qui l’alimente, et celui qui tient ses arrières énergétiques dicte souvent le tempo de la bataille. Dans une guerre du Pacifique, la première bataille ne se livrera peut-être pas au canon, mais au compteur électrique. Encore faudra-t-il que la marine américaine transforme l’essai avant que le premier tanker ne soit coulé.

Sources :

  • U.S. Naval Institute (Proceedings) (Matthew J. Hornbach), To Enhance WestPac Hard Power, Expand Geothermal Power, (juillet 2026)
    https://www.usni.org/magazines/proceedings/2026/july/enhance-westpac-hard-power-expand-geothermal-power
    Tribune plaidant pour l’équipement des bases américaines du Pacifique en centrales géothermiques, avec l’exemple de China Lake et les cinq avantages militaires de la technologie.
  • Coso Operating Company, Project Information

    Project Information


    Description du champ géothermique de Coso à China Lake : neuf centrales sur terrain de l’US Navy, environ 145 mégawatts nets produits en continu depuis 1987.

  • Open Energy Information, Coso Geothermal Area
    https://openei.org/wiki/Coso_Geothermal_Area
    Historique du champ géothermique, exploité depuis 1987, et rôle du Geothermal Program Office de l’US Navy dans l’exploration sur les terrains militaires.
  • Power Engineering, Could geothermal power U.S. military bases? DOD wants to find out, (2022)
    https://www.power-eng.com/renewables/geothermal/could-geothermal-power-u-s-military-bases-dod-wants-to-find-out /
    Sur l’intérêt du département de la Défense pour la géothermie comme énergie de base résiliente pour ses installations.
  • U.S. Department of Energy, West Flank of Coso, CA — Conceptual Geologic Model, (2016)
    https://www.energy.gov/sites/prod/files/2016/09/f33/West%20Flank%20Topical%20Report_20168930_Sept2016_0.pdf
    Étude technique sur le potentiel géothermique de China Lake et les systèmes géothermiques stimulés, menée sur terrain de l’US Navy.

Image de mise en avant : l’USS Gerald R.Ford

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron