Cette composante terrestre de la dissuasion, la seule des trois à avoir été supprimée, est aujourd’hui presque effacée des mémoires. Retour sur la troisième jambe de la force de frappe française.
La dissuasion nucléaire française repose aujourd’hui sur deux piliers : des sous-marins et des avions. On oublie souvent qu’elle en a compté un troisième, ancré dans le calcaire du plateau d’Albion, à cheval sur le Vaucluse, la Drôme et les Alpes-de-Haute-Provence.
De 1971 à 1996, dix-huit silos enterrés y abritaient des missiles balistiques sol-sol, maintenus en alerte permanente, chacun prêt à emporter sa charge à plusieurs milliers de kilomètres. Le site fut, un quart de siècle durant, l’un des endroits les mieux gardés de France.
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Pendant vingt-cinq ans, la France a tenu enfouis sous un plateau de Haute-Provence dix-huit missiles nucléaires pointés sur le bloc soviétique
La France se lance dans le nucléaire militaire au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec la création du Commissariat à l’énergie atomique en 1945. La guerre froide fait le reste. Paris doute de plus en plus du parapluie américain : la doctrine des « représailles massives », le refus de Washington de soutenir la France lors de la crise de Suez en 1956, puis le passage à la « riposte graduée » sous Kennedy convainquent l’état-major que les États-Unis n’engageraient leurs forces stratégiques qu’en cas de menace directe sur leur propre sol.
De cette méfiance naît une conviction : la France doit disposer de sa propre panoplie, complète. En 1960, Charles de Gaulle, devenu président, commande cinquante bombardiers Mirage IV et lance en parallèle le développement des missiles sol-sol balistiques stratégiques et des sous-marins lanceurs d’engins. La logique est celle d’une triade, trois vecteurs aux qualités différentes pour compliquer à l’extrême la tâche d’un adversaire. Jacques Chirac résumera plus tard l’état d’esprit : « Nous ne voulons laisser à personne le monopole de telle ou telle catégorie d’armes. »
La composante terrestre échoit à l’Armée de l’air, non sans frictions entre les armées. La Marine défend ses sous-marins, réputés invulnérables ; les aviateurs rétorquent qu’une seule torpille peut couler un submersible et engloutir d’un coup tous ses missiles, quand il faudrait à l’ennemi une charge nucléaire par silo pour neutraliser la force terrestre. C’est tout l’intérêt du missile enterré : dispersé, durci, il oblige l’attaquant à dépenser énormément pour un résultat incertain.
Le choix d’Albion et le béton des origines
Reste à trouver le terrain. À partir de 1963, des repérages sont menés en Corse, dans les Vosges, le Massif central et la Drôme. En avril 1965, le plateau d’Albion (à cheval sur les trois départements français de Vaucluse, de la Drôme et des Alpes-de-Haute-Provence) l’emporte sur son voisin de Valensole, pour deux raisons : sa faible densité de population et son sous-sol calcaire, facile à creuser et capable d’amortir l’onde de choc d’une frappe nucléaire. Le programme initial prévoit vingt-sept silos et trois postes de conduite de tir. Les restrictions budgétaires le ramèneront à dix-huit silos et deux postes.
Le chantier, confié au Génie, ne se fait pas sans heurts. En février 1966, des artistes s’emparent de la cause : sur une affiche décorée par Picasso, le poète René Char, enfant du pays, lance un appel resté célèbre contre « les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion ». Les travaux se poursuivent malgré tout. Le 1er groupement de missiles stratégiques est créé en 1967, la première ogive livrée en 1969, et la première unité de neuf missiles S2 déclarée opérationnelle le 2 août 1971. La deuxième suit en 1972 : la France dispose alors de sa troisième composante.
Une cathédrale souterraine taillée pour l’apocalypse
Le système relève de la démesure. Chaque zone de lancement se résume, en surface, à un modeste bâtiment technique ; l’essentiel est sous terre. Une dalle de béton armé de cinquante mètres de côté et de neuf mètres d’épaisseur coiffe un puits de silo profond de trente mètres, obturé par une porte de cent quarante tonnes que des vérins pyrotechniques auraient dégagée sur des rails au moment du tir. Le dessin s’inspirait des silos du missile américain Minuteman, adaptés au format plus réduit du S2. Chaque zone était distante d’au moins trois kilomètres de sa voisine, pour qu’une seule frappe ne puisse en détruire plusieurs.

Le cœur du dispositif était plus profond encore. Les deux postes de conduite de tir, éloignés de trente-cinq kilomètres, étaient enfouis à plus de quatre cents mètres sous la surface, au bout de galeries de près de deux kilomètres percées dans le flanc des plateaux. La capsule de tir, cocon de béton armé de vingt-huit mètres de long monté sur ressorts et enveloppé d’une cage de Faraday pour résister à une impulsion électromagnétique, abritait deux officiers de tir. Pour lancer, il fallait tourner deux clés simultanément sur des consoles espacées de quatre mètres : nul ne pouvait déclencher seul l’irréparable. L’ordre présidentiel, lui, aurait cheminé par un réseau hertzien dédié doublé de cinq systèmes de secours, du PC Jupiter de l’Élysée jusqu’aux relais du mont Ventoux.
La mort programmée de la jambe terrestre
Au début des années 1980, les S2 cèdent la place aux S3, à la portée accrue, capables de frapper le territoire soviétique à quelque 3 500 kilomètres. Une modernisation plus lointaine est même envisagée, avec une version terrestre du futur missile M5 à l’horizon 2005. Elle ne verra jamais le jour. Le 22 février 1996, le président Chirac annonce la fermeture de la base et le démantèlement des missiles du plateau.
Le bloc de l’Est s’est effondré en 1991, la menace d’une invasion massive a disparu, et les missiles vieillissent, coûteux à entretenir et à moderniser. Surtout, la composante terrestre souffrait d’un défaut que le progrès technique aggravait : fixe, repérable, elle devenait vulnérable à des frappes de précision toujours plus fines. Face à cela, le sous-marin restait introuvable et l’avion offrait une souplesse politique précieuse. Entre les trois jambes, celle qui bougeait le moins était la plus facile à sacrifier. Le démantèlement commence en septembre 1996 ; le site est déclaré dénucléarisé début 1998, les ogives transférées au centre de Valduc.
De la triade à la dyade
Depuis, la France vit avec deux composantes. L’océanique, cœur du dispositif, aligne quatre sous-marins dont un au moins patrouille en permanence, indétectable, garant de la capacité de seconde frappe. L’aéroportée, servie par le Rafale et le missile ASMPA-R, apporte visibilité et souplesse de signalement. Le pays revendique une posture de « stricte suffisance » et maintient un arsenal d’environ 290 ogives, au quatrième rang mondial, pour un coût annuel estimé entre 5 et 6 milliards d’euros, soit près de 12 % du budget de défense.
Le renouvellement est déjà lancé : sous-marins de troisième génération et missile hypersonique ASN4G sont attendus autour de 2035. En mars 2026, lors d’un discours à l’Île Longue, Emmanuel Macron a esquissé une stratégie de « déterrence avancée » tournée vers les alliés européens, signe que la dissuasion française déborde peu à peu son cadre strictement national. La troisième jambe, elle, n’est pas à l’ordre du jour d’un retour, même si l’idée resurgit périodiquement dans les cercles stratégiques, à mesure que la Russie brandit de nouveau la menace atomique et que l’Europe se réarme.
Sur le plateau, le silence a remplacé l’alerte. Les anciennes zones de lancement se sont couvertes de panneaux solaires ; l’une abrite un observatoire astronomique, un ancien poste de tir est devenu un laboratoire souterrain du CNRS qui exploite le silence absolu de ses galeries, et un régiment de la Légion étrangère veille toujours sur les lieux. Le béton des silos, lui, est encore là, sous la lavande. Rien n’indique que la France y remette un jour des missiles.
L’histoire de la dissuasion enseigne pourtant une chose : les certitudes stratégiques d’une décennie font parfois les regrets de la suivante !
Sources :
- Slate, Base militaire secrète, légendes et théories conspirationnistes : la France a aussi eu sa Zone 51, (26 juillet 2025)
https://www.slate.fr/societe/la-verite-est-ailleurs/base-militaire-secrete-legendes-theories-zone-51-francaise-plateau-albion-vaucluse-nucleaire-recherche-lsbb
Retour sur l’histoire du dispositif terrestre du plateau d’Albion, du choix du site à son démantèlement. - ICI (France Bleu Vaucluse), Plateau d’Albion : un bunker nucléaire devenu laboratoire du silence, (21 novembre 2025)
https://www.ici.fr/emissions/le-saviez-vous-ici-vaucluse/plateau-d-albion-un-bunker-nucleaire-devenu-laboratoire-du-silence-5342249
Sur le poste de conduite de tir de Rustrel reconverti en Laboratoire souterrain à bas bruit du CNRS. - Institut des Sciences Stratégiques, La modernisation de la dissuasion nucléaire française, (4 juin 2026)
https://www.institut-sciences-strategiques.org/strategie/la-modernisation-de-la-dissuasion-nucleaire-francaise/
Analyse des deux composantes actuelles, de la « stricte suffisance » et de la « déterrence avancée » esquissée en 2026. - Toute l’Europe, Dissuasion nucléaire : quelle doctrine française ?, (28 mai 2026)
https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/dissuasion-nucleaire-quelle-doctrine-francaise/
Sur l’arsenal français (environ 290 ogives), la doctrine et le rang de la France parmi les puissances nucléaires. - Sénat, Avenir du plateau d’Albion, (réponse publiée au JO du 1er juillet 1999)
https://www.senat.fr/questions/base/1999/qSEQ990717532.html
Confirme le passage à une dissuasion à deux composantes et la reconversion militaire du site après 1996.
Image de mise en avant : Couverture d’un silo à missiles de 1,5 m d’épaisseur à l’observatoire Sirène – crédit : Mztourist

