Deux entreprises écartées du grand programme de navires-drones de l’US Navy ont porté l’affaire devant la justice. Elles réclament non seulement leur réintégration, mais le gel pur et simple d’un programme censé fournir à la marine américaine la masse qui lui manque face à la Chine.
L’information a été révélée le 15 juillet 2026 par l’agence spécialisée USNI News. Fin juin, Saildrone et Blue Water Autonomy ont déposé deux plaintes distinctes devant la Court of Federal Claims, à Washington.
Leur reproche : la marine américaine n’aurait pas respecté ses propres critères en sélectionnant les candidats retenus pour le programme MUSV, sa future flotte de navires de surface autonomes de taille moyenne.
Lire aussi :
- La plus grande rivale de la flotte française semble enfin retrouver des couleurs avec ce projet de navire de guerre pensé comme un hub de coordination de drones : le CCV
- La France devrait prendre part au contrat stratégique de 4,3 milliards d’euros en Inde pour une nouvelle flotte de 12 navires chasseurs de mines grâce à Exail
Saildrone et Blue Water Autonomy portent plainte contre l’US Navy
Les deux entreprises ne contestent pas seulement une décision, elles en dénoncent la manière. Blue Water Autonomy fustige des critères d’évaluation « trop restrictifs », une « mauvaise lecture » de sa proposition et des conclusions « irrationnelles ». L’entreprise avait de quoi se sentir lésée : son navire Liberty, développé avec le chantier Conrad Shipyard, avait été retenu quelques mois plus tôt pour le programme prédécesseur, MASC, avant que la marine n’annule ce dernier pour le remplacer par le MUSV.
De son côté, Saildrone raconte avoir appris son élimination dans un article de presse, avant de recevoir un courriel de quatre phrases, sans la moindre explication rattachée aux critères. Elle qualifie l’évaluation d’« arbitraire et capricieuse ». Son navire, le Spectre, un bâtiment de 52 mètres décliné en deux versions dont une « Stealth Strike », a été conçu avec Fincantieri Marinette Marine et Lockheed Martin, et affiche déjà une certification préliminaire de l’American Bureau of Shipping.
Saildrone demande simplement à participer aux essais en mer, même à ses propres frais !
Le programme MUSV
Le MUSV fonctionne comme une « marketplace », un marché ouvert lancé en mars 2026 sur les cendres du programme MASC abandonné. Plus de vingt entreprises y ont soumis un projet ; sept seulement ont été retenues au printemps pour passer aux essais en mer, chacune touchant 15 millions de dollars (environ 12,75 millions d’euros) pour financer son prototype. Les démonstrations en mer doivent s’achever d’ici octobre 2026, et les lauréats seront éligibles à la location ou à la production dès 2027.

Les sept retenus face aux deux recalés :
| Entreprise | Projet connu | Statut |
|---|---|---|
| Huntington Ingalls Industries | Famille Romulus | Retenu (essais en mer) |
| Saronic Technologies | Marauder | Retenu (essais en mer) |
| Sea Machines | STEAM RACER | Retenu (essais en mer) |
| Leidos | Non communiqué | Retenu (essais en mer) |
| Galliano Marine Services | Non communiqué | Retenu (essais en mer) |
| PacMar Technologies | Non communiqué | Retenu (essais en mer) |
| Birdon | Non communiqué | Retenu (essais en mer) |
| Saildrone | Spectre (avec Fincantieri, Lockheed Martin) | Recalé — plainte en justice |
| Blue Water Autonomy | Liberty (avec Conrad Shipyard) | Recalé — plainte en justice |
Dans le cahier des charges, chaque navire doit parcourir 2 500 milles nautiques (4630 km) à 25 nœuds (46,3 km) par mer formée, en emportant 25 tonnes de charge utile réparties sur au moins deux conteneurs de douze mètres.
La masse, obsession américaine face à la Chine
La marine chinoise aligne désormais le plus grand nombre de coques au monde, et l’US Navy cherche par tous les moyens à retrouver de la masse sans faire exploser ses effectifs. Les navires sans pilote font partie de la réponse. Sur le papier ils sont moins chers, peuvent être produits en série et sacrifiés selon le besoin des missions.
Voilà le plan d’acquisition du programme MUSV, exercice par exercice :
| Exercice fiscal | MUSV prévus |
|---|---|
| 2026 | 36 |
| 2027 | 3 |
| 2028 | 10 |
| 2029 | 10 |
| 2030 | 12 |
| 2031 | 12 |
| Total 2026-2031 | 81 |
Ce plan s’appuie sur un financement de plusieurs milliards de dollars : environ 1,95 milliard (1,66 milliard d’euros) au seul budget MUSV de 2026, et 2,1 milliards de dollars (1,79 milliard d’euros) fléchés par la grande loi budgétaire de l’administration Trump. Les tout premiers navires autonomes de la marine, les Sea Hunter et Seahawk, avaient déjà ouvert la voie.
Une industrie navale déjà mal en point
Ce feuilleton judiciaire tombe au plus mauvais moment pour une industrie navale américaine qui accumule les revers depuis dix ans. Le souvenir de la frégate de classe Constellation reste cuisant : un programme censé livrer vingt bâtiments, inspiré de la FREMM franco-italienne, qui s’est arrêté à deux exemplaires pour près de 9 milliards de dollars (environ 7,7 milliards d’euros) engloutis, au prix unitaire le plus élevé jamais vu pour une frégate. Le tout sur fond d’un outil industriel exsangue : les chantiers américains ne pèsent plus que 0,04 % de la production navale mondiale, quand la Chine, la Corée du Sud et le Japon en concentrent à eux trois plus de 95 %.
D’un côté, l’Amérique se tourne vers l’étranger pour ses grandes coques, allant jusqu’à étudier, dans son projet de budget 2027, la construction de frégates et de destroyers dans des chantiers japonais et sud-coréens.
De l’autre, elle mise sur les navires-drones pour retrouver de la masse à moindre coût, sur son propre sol et avec de nouveaux entrants.
Le risque du grippage
Malheureusement le procès, si juste soit-il, risque d’entraver le rétablissement de l’industrie navale américaine. Les deux plaignants ne demandent pas seulement à revenir dans la course : ils réclament le gel du programme, le temps que la justice tranche. Si un juge leur donnait raison, la marine pourrait se voir contrainte de suspendre ses essais en mer et le calendrier serré censé livrer 36 navires dès cette année.
Dans une compétition où chaque mois compte face à Pékin, un blocage judiciaire de quelques mois serait un véritable choc pour la première flotte de guerre du monde.
Sources :
- USNI News, Blue Water Autonomy, Saildrone Sue Navy Over MUSV Rejection, (15 juillet 2026)
https://news.usni.org/2026/07/15/blue-water-autonomy-saildrone-sue-navy-over-musv-rejection
Article révélant le dépôt des plaintes, le détail des griefs des deux entreprises et le contexte du programme MUSV. - Military Times, 2 defense tech companies sue US Navy after losing out on MUSV program, (16 juillet 2026)
https://www.militarytimes.com/industry/techwatch/2026/07/16/2-defense-tech-companies-sue-us-navy-after-losing-out-on-musv-program/
Détail des arguments juridiques, du financement du programme et de la demande de réintégration de Saildrone. - Naval News, U.S. Navy Selects 7 Contenders for the MUSV Program, (31 mai 2026)
https://www.navalnews.com/naval-news/2026/05/u-s-navy-selects-7-contenders-for-the-musv-program /
Liste des sept entreprises retenues et plan d’acquisition de 81 MUSV d’ici l’exercice 2031. - USNI News, Navy Selects 7 MUSV Designs to Enter Prototype Phase, (22 mai 2026)
https://news.usni.org/2026/05/22/navy-selects-7-musv-designs-to-enter-prototype-phase
Sur le cahier des charges technique et le calendrier des essais en mer jusqu’en octobre 2026.
Image de mise en avant : le Spectre de Saildrone – crédit : Saildrone
