Jamais Paris n’était allé aussi loin pour soutenir un pays étranger mais ce journal polonais a des doutes sur les dernières annonces d’Emmanuel Macron

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Jamais Paris n'était allé aussi loin pour soutenir un pays étranger mais ce journal polonais a des doutes sur les dernières annonces d'Emmanuel Macron

Le 13 juillet 2026, Emmanuel Macron a annoncé que la France accorderait à l’Ukraine des licences pour fabriquer elle-même trois de ses armes les plus recherchées… avec quelques doutes de la presse spécialiste polonaise.

L’annonce est tombée à l’issue du sommet de la « Coalition des volontaires », réuni à Paris. Aux côtés de Volodymyr Zelensky, le président français a détaillé une feuille de route bilatérale qui va plus loin que tout ce que Paris avait consenti jusqu’ici.

Au menu : de nouveaux missiles pour les systèmes SAMP/T dans les prochaines semaines, des radars, seize Rafale attendus pour 2028-2029, et surtout l’octroi à Kiev de licences pour produire sur son sol le missile de croisière SCALP, la bombe guidée AASM Hammer et l’intercepteur Aster-30. Pour la première fois, selon Paris cèderait des savoir-faire au lieu de puiser dans ses propres stocks !

Lire aussi :

Paris est prêt à aller très loin pour l’Ukraine mais l’annonce d’Emmanuel Macron est-elle tenable ?

Les trois systèmes concernés couvrent tout le spectre, de la frappe dans la profondeur à la défense antiaérienne :

  • le SCALP, ce missile de croisière furtif qui a envoyé par le fond plusieurs navires russes en Crimée,
  • l’AASM Hammer transforme une bombe classique en munition de précision (déjà emportée par les vieux MiG-29 ukrainiens),
  • l’Aster-30, lui, est le cœur du système SAMP/T, la seule réponse européenne comparable au Patriot américain face aux missiles balistiques.

Reste que ces trois armes ne se valent pas côté fabrication, et c’est un peu tout le problème.

Le missile ASTER 30, développé par MBDA, constitue l’un des piliers de la défense aérienne et antimissile européenne, aussi bien sur terre qu’en mer. Conçu pour la protection de zone, il affiche des caractéristiques impressionnantes : 450 kg, 4,9 mètres de long, pour un diamètre de 180 mm, avec une capacité d’interception à longue portée contre des menaces complexes comme les missiles balistiques ou hypersoniques. Sa particularité repose sur le système de pilotage « PIF-PAF », combinant contrôle aérodynamique et poussée vectorielle directe, lui permettant d’atteindre une agilité exceptionnelle et une capacité « hit-to-kill » contre des cibles très manœuvrantes. Intégré notamment dans le système SAMP/T ou dans les systèmes navals comme Sea Viper, il s’impose aujourd’hui comme l’un des systèmes les plus avancés en matière de défense aérienne moderne - crédit : MBDA
Le missile ASTER 30, développé par MBDA, constitue l’un des piliers de la défense aérienne et antimissile européenne, aussi bien sur terre qu’en mer.
Conçu pour la protection de zone, il affiche des caractéristiques impressionnantes : 450 kg, 4,9 mètres de long, pour un diamètre de 180 mm, avec une capacité d’interception à longue portée contre des menaces complexes comme les missiles balistiques ou hypersoniques – crédit : MBDA

Les trois armes que l’Ukraine pourrait produire sous licence :

Arme Rôle Fabricant Difficulté de production locale
SCALP-EG Missile de croisière furtif longue portée MBDA (franco-britannique) Très élevée (furtivité, guidage, propulsion)
AASM Hammer Kit de guidage pour bombe classique Safran Modérée (assemblage local envisageable)
Aster-30 Intercepteur du système SAMP/T MBDA (franco-italien) Très élevée (autodirecteur, électronique)

« La guerre n’est pas un jeu vidéo », oui mais…

C’est la formule du journaliste Maciej Szopa, du site polonais Defence24.pl, pour résumer la position de plusieurs spécialiste. Disposer de plans, écrit-il, ne suffit pas à fabriquer des armes : il faut des chaînes de production, des technologies, des spécialistes et des composants. Or l’électronique de guidage, précisément, ne sortira pas de sitôt d’usines ukrainiennes. Le journal rappelle que les missiles ukrainiens Flamingo embarquent déjà des systèmes de guidage français, faute d’alternative locale.

Les faits lui donnent raison sur un point gênant. L’usine de munitions que Rheinmetall devait bâtir en Ukraine, contrat signé en juillet 2024 pour une production à l’été 2026, n’était toujours pas sortie de terre au printemps 2026, le site venant à peine d’être choisi. Le géant allemand, capable de monter une usine outre-Rhin en quinze mois, patine depuis deux ans et demi de l’autre côté de la frontière, entre lourdeurs administratives et changement de lieu.

Si un simple atelier d’obus se heurte à de tels obstacles, que dire d’un missile de croisière high-tech ? Un SCALP ou un Aster-30 se situe à des années-lumière d’un obus de 155 en matière de complexité, et leurs composants les plus sensibles resteront occidentaux pour longtemps.

Stand de l'entreprise ukrainienne Fire Point à Eurosatory 2026 - crédit : Forum-Militaire
Stand de l’entreprise ukrainienne Fire Point à Eurosatory 2026 – crédit : Forum-Militaire

L’Ukraine produit déjà des éléments complexes sur son sol

On peut toutefois modérer les propos sceptiques du journal polonais qui reconnait lui-même que l’Ukraine n’est plus le pays démuni de 2022. Sa production d’armement couvrait alors à peine 10 % de ses besoins ; en 2025, elle en couvre déjà environ 40 %, avec un cap fixé à la moitié pour la fin de l’année. En trois ans de guerre, Kiev a bâti l’un des appareils industriels de défense les plus dynamiques du continent.

L’Ukraine a notamment fabriqué entre 2,5 et 4 millions de drones en 2025 et vise autour de 7 millions en 2026, tous types confondus. Elle est devenue, de loin, le premier producteur mondial de systèmes sans pilote, au point que le Conseil des relations étrangères américain qualifie désormais son industrie de défense de « pilier de la sécurité européenne à venir » (il fallait notamment voir la section ukrainienne d’Eurosatory pour s’en rendre compte). Cette culture industrielle née du drone essaime vers le haut de gamme : le missile de croisière Flamingo, produit par la société Fire Point, est fabriqué selon la même logique de série que les drones, avec des cadences quotidiennes là où les chaînes occidentales de missiles raisonnent en dizaines par an. Kiev aligne désormais ses propres missiles (Neptune, Flamingo, Ruta, Peklo) qui n’existaient pas trois ans plus tôt.

La coproduction avec les industriels occidentaux, elle non plus, n’est plus une promesse. Le géant allemand Rheinmetall a monté dès 2023 une coentreprise en Ukraine qui répare Leopard, Marder et Fuchs, y assemble des blindés Lynx et doit y produire des obus de 155 mm. Le franco-allemand KNDS y fabrique pièces détachées et munitions pour les Leopard et les César. L’américain Northrop Grumman a signé un accord de coproduction de munitions, et les Scandinaves Nammo et Saab s’y implantent à leur tour. À cela s’ajoute un montage financier qui a tout changé : le « modèle danois », par lequel un pays donateur finance directement la fabrication d’armes en Ukraine plutôt que de livrer les siennes. Depuis 2024, ce mécanisme a drainé quelque 3 milliards de dollars et permis de produire plus de 200 000 drones, des milliers de systèmes de guerre électronique et plusieurs programmes de missiles ukrainiens.

Le chiffre le plus parlant vient de l’obusier national Bohdana, dont Kiev revendique une cadence proche de quarante exemplaires par mois, quand la chaîne française du César en produit six à huit. Autrement dit, sur un système qu’elle maîtrise, l’industrie ukrainienne fabrique déjà plusieurs fois plus vite que son homologue française. Signe que le rapport de force s’inverse : en février 2026, Zelensky a annoncé l’ouverture de dix centres d’exportation d’armes ukrainiennes à travers l’Europe, faisant passer son pays du statut de simple bénéficiaire de l’aide à celui de fournisseur. Un basculement qui donne à l’offre de Macron un tout autre relief.

Le vrai pari de Macron

Personne à l’Élysée n’imagine des Aster-30 sortir demain d’une usine de Kharkiv. Le pari est ailleurs, et il est de long terme : basculer d’un modèle où l’Europe offre des stocks finis, qui s’épuisent, vers un modèle où elle transfère la capacité de produire. La veille de l’annonce, Macron confiait aux armées un aveu rare : sur les drones, la défense aérienne, les missiles et les munitions, la France « ne produit pas assez vite ni à une échelle suffisante ». Faire fabriquer en Ukraine ce que l’on ne parvient pas à sortir en quantité chez soi n’est pas un renoncement, c’est une réponse à cette impasse.

L’objection du savoir-faire bradé ne tient pas davantage. Les composants critiques resteront français ou européens ; ce que l’Ukraine gagnera, c’est l’assemblage, l’adaptation au front et, à terme, une part de la fabrication, pendant que l’industrie française se concentre sur les générations suivantes déjà à l’étude.

Un bémol demeure toutefois et même Defence24.pl ne l’a relevé celui-ci : le SCALP est franco-britannique et l’Aster relève de MBDA avec l’Italie. Paris ne décide donc pas tout à fait seul, et le calendrier dépendra aussi de Londres et de Rome.

Sources :

  • Defence24.pl (Maciej Szopa), Ukraina ze zgodą na produkcję francuskiej broni. Tylko czy to realne? (L’Ukraine approuve la production d’armes françaises. Mais est-ce réaliste ?), (13 juillet 2026)
    https://defence24.pl/wojna-na-ukrainie-raport-specjalny-defence24/ukraina-ze-zgoda-na-produkcje-francuskiej-broni-tylko-czy-to-realne
    Analyse polonaise sceptique sur la faisabilité industrielle du transfert de licences à l’Ukraine
  • The War Zone, Ukraine Getting License To Build Aster 30 Anti-Missile Interceptors, (13 juillet 2026)
    https://www.twz.com/land/ukraine-getting-license-to-build-aster-30-anti-missile-interceptors
    Détail de l’annonce de Macron, des systèmes concernés et des incertitudes de calendrier sur la production locale.
  • Meduza, Macron says France will license Ukraine to produce SCALP cruise missiles, Aster interceptors, and AASM guided bombs, (14 juillet 2026)
    https://meduza.io/en/news/2026/07/14/macron-says-france-will-license-ukraine-to-produce-scalp-cruise-missiles-aster-interceptors-and-aasm-guided-bombs
    Compte rendu du sommet de la Coalition des volontaires et de la coalition antimissile associée.
  • Centre « Nova Europa », Defence co-production of Ukraine: from wartime necessity to strategic industry, (2026)

    Defence co-production of Ukraine: from wartime necessity to strategic industry


    Panorama de la coproduction de défense en Ukraine : montée de 10 % à 40 % de production nationale, acteurs, obstacles.

Image de mise en avant : Un SCALP EG sur un Su-24 ukrainien – crédit : Domaine public

Tags

France

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron