L’Indonésie enterre officiellement seize ans de partenariat industriel avec la Corée du Sud sur son projet de chasseur de nouvelle génération, préférant désormais acheter des avions déjà prêts à voler.
Le 26 juin 2026, le ministère indonésien de la Défense a confirmé ce que beaucoup pressentaient depuis des années : Jakarta ne coproduira pas le chasseur sud-coréen KF-21 Boramae. Trois jours plus tard, le porte-parole du ministère, Rico Ricardo Sirait, précisait au Jakarta Globe que le pays « adoptait désormais un mécanisme d’acquisition directe » et abandonnait sa participation industrielle au programme.
C’est un revers considérable pour la Corée du Sud, qui présentait ce partenariat comme un modèle de coopération asiatique et un symboles des difficultés qu’ont les puissances émergentes à monter dans le train de l’aéronautique militaire de haut niveau.
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Seize ans de partenariat, cent problèmes plus tard, l’Indonésie lâche la Corée du Sud pour le co-développement du KF-21
En 2010, Jakarta signait avec Séoul un accord pour codévelopper le futur chasseur sud-coréen KF-X, rebaptisé plus tard KF-21 Boramae. L’Indonésie devait apporter 20 % du budget de développement, soit environ 1,6 billion de wons (environ 1,1 milliard d’euros), et en échange, l’entreprise nationale PT Dirgantara Indonesia (PTDI) devait produire 48 avions Block-I localement à Bandung, avec transfert de technologie et livraison d’un prototype pour analyse.
Malheureusement l’histoire a très vite déraillé… Dès 2017, l’Indonésie a commencé à accumuler des retards de paiement. En 2019, la Corée du Sud a été contrainte de réviser à la baisse ses attentes budgétaires. En 2022, des ingénieurs indonésiens ont en outre été accusés par la police coréenne d’avoir tenté d’exfiltrer des données sensibles du programme sur des clés USB. L’incident a jeté un froid.
En 2024, Jakarta a demandé à repousser ses derniers paiements jusqu’en 2034, ce qui a été refusé par Séoul : la Corée du Sud ne pouvait pas geler son calendrier de développement pour attendre une contribution qui pourrait ne jamais arriver ! Les deux parties finissent par renégocier : l’Indonésie ne versera finalement que 600 milliards de wons (environ 410 millions d’euros), soit à peine plus du tiers de son engagement initial. En contrepartie, le transfert de technologie est proportionnellement réduit.
En avril 2026, Séoul a autorisé formellement le transfert d’un prototype à l’Indonésie, le cinquième exemplaire, un monoplace qui a servi aux essais de radar AESA et de ravitaillement en vol, d’une valeur d’environ 350 milliards de wons (200 millions d’euros). Le reste (174 milliards pour de la formation d’ingénieurs et des transferts techniques, 76 milliards pour des données de développement) est ce qui reste d’un rêve industriel autrefois beaucoup plus ambitieux.
Six semaines plus tard, Jakarta a annoncé qu’elle renonçait pour de bon à la coproduction…
Un modèle qui s’effondre
Le vrai enjeu de cette annonce dépasse largement les relations bilatérales entre Jakarta et Séoul. C’est le modèle de coproduction industrielle militaire lui-même qui vient de prendre un coup majeur. Cette formule, dans laquelle un pays acheteur devient aussi co-développeur et co-producteur, permet en théorie de faire d’une pierre trois coups : moderniser sa flotte, réduire les coûts par mutualisation, et bâtir une base industrielle nationale. En pratique, elle exige des budgets colossaux, une stabilité politique de long terme, des compétences techniques déjà avancées et une capacité à honorer des paiements sur quinze à vingt ans. Peu de pays cochent toutes ces cases.
L’Indonésie a depuis le début du projet KF-21 refait son calcul : acheter des avions déjà prêts revient beaucoup moins cher, beaucoup plus vite, et sans les casse-tête industriels. Comme l’a résumé un responsable indonésien à la presse locale : « les industries aéronautiques nationales sont un luxe que peu de pays peuvent réellement se payer ». Jakarta n’est pas la première à faire ce constat. La Turquie et la Corée du Sud sont les deux seuls cas récents d’ascension réussie vers un chasseur totalement national, et elles ont mis chacune vingt à trente ans pour y parvenir, avec des budgets colossaux.
Pour l’Indonésie, la marche à gravir était trop haute.

Dassault : le grand gagnant derrière le fiasco ?
Dans cette histoire, un industriel sort particulièrement bien. Dassault Aviation, avec son Rafale, coche pour l’Indonésie toutes les cases que le KF-21 ne cochait plus : disponible immédiatement, éprouvé au combat, sans obligation de coproduction lourde, avec un standard technologique équivalent voire supérieur au KF-21 Block-I. Résultat direct de l’abandon du programme sud-coréen : Jakarta étudie désormais l’achat de 24 Rafale supplémentaires, qui viendraient compléter les 42 exemplaires déjà commandés en février 2022 pour 8,1 milliards de dollars (environ 6,9 milliards d’euros).
Le premier Rafale indonésien a été livré début 2026. Si cette commande additionnelle se confirme, l’Indonésie porterait sa flotte à 66 exemplaires, ce qui en ferait le deuxième plus gros client Rafale au monde à l’export, juste derrière les Émirats arabes unis (80) et devant l’Inde (62 dont 26 pour la marine), l’Égypte (55) et le Qatar (36).
La flotte de chasse indonésienne en 2026 :
| Appareil | Origine | Nombre | Statut |
|---|---|---|---|
| F-16 A/B et C/D Block 25/52 | États-Unis (Lockheed Martin) | 33 | En service, retrait progressif dans les 10 ans |
| Sukhoi Su-27SK / Su-30MK2 | Russie | 16 | En service, aucun remplacement prévu par la Russie |
| KAI T-50i Golden Eagle | Corée du Sud (KAI) | 14 | En service, appareils légers d’attaque et d’entraînement |
| Dassault Rafale F4 | France (Dassault Aviation) | 42 commandés + 24 en négociation | Premier livré début 2026, livraisons jusqu’en 2029 |
| TAI KAAN | Turquie (Turkish Aerospace Industries) | 48 commandés | Contrat de 10 milliards de dollars, livraisons à partir de 2032 |
| KAI KF-21 Boramae | Corée du Sud (KAI) | Achat direct (nombre à définir) | Coproduction abandonnée le 26 juin 2026 |
| Boeing F-15EX | États-Unis (Boeing) | Abandonné | Projet évoqué, définitivement écarté |
Ce que la Corée du Sud perd, ce qu’elle ne perd pas
Pour Séoul, la nouvelle est amère mais gérable. Le KF-21 est déjà en production de série depuis mars 2026. Les premières livraisons à l’armée de l’air sud-coréenne commenceront dès septembre 2026. La Corée du Sud vise 120 avions au total à l’horizon 2032, en deux blocs successifs. Le programme est financé, certifié et opérationnel. L’Indonésie représentait 20 % du budget de développement, ce n’est plus un enjeu, la contribution est encaissée.
Ce que Séoul perd en réalité, c’est son argument commercial le plus fort à l’export : la promesse de « coproduction locale », qui devait séduire d’autres clients comme les Émirats arabes unis, les Philippines ou le Pérou. Cet argument tombe au moment où KAI cherchait justement à conclure ses premiers contrats export, notamment avec Manille.
Sources :
- Defense News (Leilani Chavez), Indonesia drops KF-21 co-production plans, eying stock warplanes instead (6 juillet 2026)
https://www.defensenews.com/global/asia-pacific/2026/07/06/indonesia-drops-kf-21-co-production-plans-eying-stock-warplanes-instead/
Source américaine de référence sur l’abandon indonésien de la coproduction, avec les chiffres consolidés du programme (1,6 billion de wons initiaux, 600 milliards renégociés), l’historique des tensions et la mention explicite des 24 Rafale supplémentaires envisagés. - Defence Security Asia, Indonesia Abandons KF-21 Co-Production in Strategic Shockwave as Jakarta Turns to Direct Fighter Purchase from South Korea (juin 2026)
https://defencesecurityasia.com/en/indonesia-abandons-kf21-co-production-direct-purchase-south-korea/
Analyse géopolitique détaillée sur les pressions structurelles pesant sur les puissances moyennes cherchant à moderniser leurs forces armées et à développer simultanément une base industrielle, avec le rôle de la commande de 42 Rafale dans cette recalibration budgétaire. - The Aviationist, Indonesia Won’t Produce the KF-21 Locally (30 juin 2026)
Source technique de référence avec le détail de l’affaire du vol présumé de données sensibles par des ingénieurs indonésiens en 2022, les allégations de la police coréenne et l’impact sur les relations bilatérales. - The EurAsian Times, Indonesia Pulls Out of KF-21 Co-Production, Could Acquire Jets Directly from South Korea: Reports (juin 2026)
Indonesia Pulls Out of KF-21 Co-Production, Could Acquire Jets Directly from South Korea: Reports
Source détaillée sur les termes financiers du transfert (5ᵉ prototype à 350 milliards de wons, 174 milliards pour le transfert de technologie, 76 milliards pour les données de développement) et la lettre d’intention signée par Macron à Jakarta en mai 2025 pour extension de la commande Rafale.
