Safran compte bien profiter du pactole de 108 milliards de la Bundeswehr.
Le 9 juin 2026, depuis Berlin, le groupe français Safran Electronics & Defense a annoncé un investissement de près de 50 millions d’euros pour ouvrir un nouveau centre d’excellence à Ludwigsburg dans le Bade-Wurtemberg avec à la clé 200 emplois créés pour une mise en service prévue début 2028.
Bien entendu, cette annonce fait écho à une autre d’il y a quelques semaines : l’Allemagne, qui consacre cette année 108,2 milliards d’euros à sa défense, soit une hausse de plus de 32 % par rapport à 2025.
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Safran investit 50 millions d’euros à Ludwigsburg pour capter le « Made in Germany »
Safran va donc fermer à terme son site historique de Murr, situé dans la même région de Stuttgart, où le groupe produit depuis plus de 40 ans des gyroscopes à fibre optique (FOG) et des équipements PNT (Position, Navigation, Temps). Le nouveau centre d’excellence de Ludwigsburg, plus vaste, va reprendre ces activités et y ajouter une nouveauté significative : la production et la maintenance d’équipements d’optronique portable pour les soldats.
Ça tombe bien, la Bundeswehr a besoin de jumelles infrarouges, désignateurs laser et systèmes de vision nocturne pour équiper ses 10 000 nouvelles recrues annuelles !
Pour Marzell Schiller, directeur de Safran Electronics & Defense Allemagne : « Cet investissement va permettre de créer de la valeur et des emplois au service de la souveraineté technologique de l’Allemagne. Il élargit notre offre Made in Germany. »
Traduction : pour vendre massivement à la Bundeswehr, il faut désormais produire localement. C’est la nouvelle règle du jeu européen, et Safran l’applique.
Précisons que cette annonce arrive 24 heures après une autre, tout aussi stratégique. Le 8 juin 2026, Safran annonçait 120 millions d’euros d’investissement à Montluçon, en France, pour booster la production de gyroscopes à résonateur hémisphérique (HRG). Soit, en deux jours consécutifs, 170 millions d’euros d’investissements industriels simultanés des deux côtés du Rhin. Le groupe accélère partout, en France comme en Allemagne, pour saturer les chaînes de production face à une demande qui explose.
153 milliards d’euros en 2029 : la mue allemande, en chiffres
Pour comprendre pourquoi Safran se précipite à Ludwigsburg, il faut absolument regarder le contexte allemand. En février 2022, dans les jours suivant l’invasion russe de l’Ukraine, le chancelier Olaf Scholz prononce devant le Bundestag son fameux discours du « Zeitenwende », le « tournant historique ». Annonce phare : la création d’un fonds spécial Bundeswehr (Sondervermögen) doté de 100 milliards d’euros et l’engagement à dépasser durablement les 2 % du PIB de l’OTAN. À l’époque, l’Allemagne en était à 1,2 % du PIB depuis trois décennies, ses chars rouillaient dans les hangars et son chef d’état-major reconnaissait publiquement que l’armée « se retrouvait pratiquement les mains vides ».
En mars 2025, le Bundestag adopte une réforme historique du frein à l’endettement, qui exempte de la règle constitutionnelle les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB. En juin 2025, le ministre des finances Lars Klingbeil annonce un plan budgétaire qui doublera les dépenses de défense allemandes d’ici 2029. En novembre 2025, le Bundestag vote un budget militaire 2026 record. Voici à quoi ressemble cette trajectoire :
| Indicateur | Valeur | Comparaison |
|---|---|---|
| Dépenses défense 2024 | ~ 75 Md€ | Niveau de référence post-Zeitenwende |
| Budget total défense 2026 | 108,2 Md€ | + 32 % vs 2025 |
| Dépenses cible 2029 | ~ 153 Md€ | Doublement vs 2024 |
| Cible % du PIB 2029 | 3,5 % | vs 2 % objectif OTAN |
| Aide à l’Ukraine | 8,5 Md€/an | Ligne séparée du budget défense |
| Budget pour l’achat de matériel neuf 2026 | 22,4 Md€ | 27,06 % du budget régulier |
| Munitions seules 2026 | 15 Md€ | Réapprovisionnement post-Ukraine |
| Nouveaux soldats 2026 | + 10 000 | + 2 000 postes civils |
| Emprunts défense 2029 (au-delà du frein) | 121,2 Md€ | Possible grâce à la réforme du frein à l’endettement |
| Plan long terme Bundeswehr 2025-2041 | 350 à 377 Md€ | Modernisation totale |
Les dépenses militaires allemandes vont ainsi doubler en cinq ans, passant de 75 milliards en 2024 à 153 milliards en 2029. Le chancelier Friedrich Merz, élu en 2025, a déclaré devant le Bundestag que l’Allemagne était « de retour sur la scène européenne et internationale ». Sa coalition CDU-CSU + SPD applique cette stratégie sans relâche depuis.
À quoi servent déjà ces milliards ? Le bilan du Sondervermögen
Pour bien saisir le potentiel d’opportunités industrielles que représente ce marché, il faut regarder ce que l’Allemagne a déjà acheté avec son fonds spécial de 100 milliards d’euros lancé en 2022. Fin 2024, le service des acquisitions du ministère fédéral de la Défense annonçait que la quasi-totalité du fonds avait déjà été engagée en contrats fermes.
Voici les principales commandes connues, qui totalisent environ 48 milliards d’euros :
| Équipement | Quantité | Montant |
|---|---|---|
| Chasseurs F-35 (Lockheed Martin) | 35 | 10 Md€ |
| Hélicoptères CH-47F Chinook (Boeing) | 60 | 7 Md€ |
| Frégates F126 | 4 | 5,3 Md€ |
| Système Patriot + 400 missiles | 4 systèmes | 3,8 Md€ |
| Chars Leopard 2 | 123 | 2,9 Md€ |
| Chars à roues | 123 | 2,7 Md€ |
| Hélicoptères H145M (Airbus) | 62 | 2,6 Md€ |
| Obusiers blindés 2000 | 22 + munitions | 2,3 Md€ |
| Satellites de communication | — | 2,2 Md€ |
| Avions P-8A Poseidon (patrouille maritime) | 3 | 1,1 Md€ |
| Blindés Puma | 50 | 1,1 Md€ |
| Systèmes Iris-T (défense aérienne) | 6 | ~ 1 Md€ |
Plus de la moitié de ce montant est partie aux États-Unis (F-35, Chinook, Patriot, Poseidon), un peu moins au tissu industriel allemand (Leopard 2, Puma), et une part significative aux acteurs européens dont Airbus avec ses 62 H145M pour 2,6 milliards d’euros qui embarquent d’ailleurs des équipements optroniques et inertiels en partie fournis par Safran. C’est exactement ce type de contrat indirect que Safran cherche à multiplier en s’installant à Ludwigsburg.
L’autre information cruciale : le Sondervermögen initial étant épuisé en quasi-totalité, un nouvel effort d’achat est attendu sur les prochaines années pour soutenir la trajectoire vers les 153 milliards d’euros en 2029.

Pourquoi Safran se positionne sur le PNT et l’optronique en Allemagne ?
Safran se positionne sur deux segments où il est mondialement compétitif et où la demande allemande explose.
Premier segment : les équipements PNT (Position, Navigation, Temps). La guerre en Ukraine a brutalement enseigné aux états-majors européens que le GPS est devenu vulnérable.
Brouillage massif russe, spoofing de signaux, attaques cyber sur les constellations satellitaires : aucune armée moderne ne peut plus compter exclusivement sur les signaux civils américains. Les gyroscopes à fibre optique de Safran offrent une alternative : ils permettent à un véhicule, un missile ou un avion de calculer sa position de manière autonome, sans signal externe, même en environnement totalement « GPS-nié ». La demande mondiale pour ces équipements a au moins triplé depuis 2022.
Second segment : l’optronique portable pour soldats. Jumelles infrarouges, désignateurs laser, systèmes de vision nocturne, viseurs d’armes intelligents. C’est l’arsenal individuel du soldat moderne, et la Bundeswehr est en train de l’acheter massivement pour équiper ses nouvelles recrues. Avec 10 000 soldats supplémentaires recrutés par an, le marché allemand de l’optronique portable est en expansion permanente.
Comment Safran voit l’avenir en Allemagne
L’enjeu pour Safran en Allemagne durant ces prochaines années est triple.
Premièrement, prendre une part significative des 22,4 milliards d’euros du budget annuel allemand pour l’achat de matériel neuf, en particulier sur les segments inertiels et optroniques où le groupe excelle.
Deuxièmement, devenir un fournisseur de référence pour les programmes structurants de la Bundeswehr : modernisation des chars Leopard 2, intégration sur les futurs systèmes franco-allemands (le MGCS, malgré ses retards, et le SCAF/FCAS pour l’aérien même si celui-ci semble en passe d’être annulé), équipement des nouveaux soldats.
Troisièmement, se positionner sur les exportations indirectes : un équipement intégré dans un système allemand exporté en Roumanie, en Hongrie, en Pologne, contribue à la croissance Safran sans nécessiter de contrat direct.
Le calendrier est cohérent. Le nouveau site sera opérationnel début 2028, soit pile au moment où la cadence d’équipement de la Bundeswehr atteindra son pic en route vers les 153 milliards d’euros de 2029. Marzell Schiller a parlé d’un « engagement à fournir à nos clients des livraisons en temps et en heure ». Un signal explicite à Berlin, qui a justement reproché à plusieurs grands programmes d’armement leurs retards chroniques.
Sources :
- Safran, Communiqué officiel — Safran chooses Ludwigsburg, Germany, for a new defense equipment facility (9 juin 2026)
https://www.safran-group.com/pressroom/safran-chooses-ludwigsburg-germany-new-defense-equipment-facility-2026-06-09
Communiqué de presse du groupe annonçant l’investissement de 50 millions d’euros à Ludwigsburg, avec les déclarations de Marzell Schiller, directeur de Safran Electronics & Defense Allemagne. - Le Grand Continent (Pierre Mennerat), L’Allemagne s’engage à doubler ses dépenses de défense pour atteindre 3,5 % du PIB d’ici 2029 (24 juin 2025) https://legrandcontinent.eu/fr/2025/06/24/lallemagne-sengage-a-doubler-ses-depenses-de-defense-pour-atteindre-35-du-pib-dici-2029/
Source francophone de référence détaillant la trajectoire budgétaire allemande (de 75 Md€ en 2024 à 153 Md€ en 2029), la réforme du frein à l’endettement de mars 2025, et le détail précis des 48 milliards d’euros déjà engagés sur le Sondervermögen. - DSEI Gateway (George Fitzmaurice), German parliament approves 2026 defence budget (3 décembre 2025)
https://dsei-gateway.com/en/news/budget-investment/german-parliament-approves-2026-defence-budget/
Source institutionnelle sur l’approbation par le Bundestag du budget militaire allemand 2026 à 108,2 milliards d’euros.
Image de mise en avant : jumelle infrarouge multifonction JIM LR – crédit : Safran
