Le Gökbey, l’hélicoptère qui veut faire entrer la Turquie dans club des constructeurs aéronautiques.
Le 14 mai 2026, Turkish Aerospace Industries a livré un quatrième T625 Gökbey au Commandement général de la Gendarmerie turque. Une cérémonie discrète aux installations d’Ankara-Kahramankazan, mais qui s’inscrit dans une feuille de route ambitieuse : plus de 20 appareils à livrer d’ici fin 2026, plus de 100 hélicoptères planifiés au total pour l’ensemble des forces armées et institutions civiles turques.
L’hélicoptère utilitaire bimoteur de 6 tonnes, premier appareil de cette catégorie entièrement conçu en Turquie, illustre la stratégie industrielle du pays qui entend sortir de sa dépendance aux constructeurs occidentaux… Avec quelques nuances, parce que la réalité industrielle est rarement aussi tranchée !
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La Turquie commence à recevoir ses premiers T625 Gökbey, produit 100% turc à l’exception… du moteur
L’histoire du T625 Gökbey commence en 2010, quand Turkish Aerospace Industries (TAI) lança des études préliminaires sur un hélicoptère utilitaire national. Le projet prit corps le 26 juin 2013, lorsque le Sous-secrétariat aux industries de défense (devenu Présidence des industries de défense) signa un contrat avec TAI pour développer un appareil multi-rôle de 6 tonnes.
Cinq ans plus tard, le 6 septembre 2018, le prototype TC-HLP effectuait son premier vol à Ankara. Le 12 décembre suivant, le président Recep Tayyip Erdoğan baptisa personnellement l’appareil « Gökbey ». Six ans encore avant la première livraison opérationnelle : 29 octobre 2024, jour anniversaire de la République turque. Trois autres appareils suivirent : décembre 2024, janvier 2025, mai 2026. Avec un objectif affiché de plus de 20 livraisons d’ici la fin de cette année.
La Turquie est plutôt dans les normes question rapidité, pour comparaison la France a mis une douzaine d’années à industrialiser le NH90, l’Italie a pris une décennie pour aboutir à l’AW139. Treize ans entre le coup d’envoi et l’entrée en service, c’est honorable pour un pays qui n’avait jusque-là jamais conçu un hélicoptère complet.
Un appareil de classe européenne, mais pas tout à fait européen
Le Gökbey pèse 6 050 kg au décollage, mesure 15,87 mètres, embarque 12 passagers et atteint 278 km/h en croisière. Son rayon d’action s’établit à 740 km, son endurance à 3 heures et 48 minutes, et il peut grimper jusqu’à 6 096 mètres. L’avionique est signée Aselsan (un équipementier turc notamment connu pour ses drones), avec un cockpit entièrement numérique, des écrans tactiles 8×20 pouces, et un système de pilotage automatique à quatre axes redondant. L’appareil est certifié pour le vol IFR, le vol de nuit et les conditions givrantes.
C’est sur le papier un concurrent crédible des références établies du marché. Voici comment il se positionne :
| Modèle | Origine | MTOW | Passagers | Autonomie |
|---|---|---|---|---|
| TAI T625 Gökbey | Turquie | 6 050 kg | 12 | 740 km |
| Leonardo AW139 | Italie | 6 800 à 7 000 kg | jusqu’à 15 | 1 187 km |
| Airbus H160 | France | 6 050 kg | jusqu’à 12 | 890 km |
| Leonardo AW169 | Italie | 4 800 kg | jusqu’à 10 | 820 km |
Le Gökbey joue dans la cour des grands sur le poids et le nombre de passagers, mais son autonomie reste en retrait : 740 km contre 890 km pour le H160 français et 1 187 km pour l’AW139 italien. Sur le papier, l’écart paraît mince, mais en opérations, 450 km de différence se traduisent par la nécessité de faire une escale carburant en mission longue, là où le concurrent n’a pas besoin de poser le rotor.
Le talon d’Achille : un cœur encore américano-britannique
Il y a quand même un petit « mais » pour le roman national turc. Le Gökbey actuellement livré à la Gendarmerie turque est propulsé par deux turbomoteurs LHTEC CTS800-4A, fournis par un consortium Rolls-Royce / Honeywell, autrement dit un produit anglo-américain. Pour un hélicoptère vendu comme étendard de l’indépendance industrielle turque, c’est embêtant.

Crédit : TEI
L’explication est pragmatique. TUSAS Engine Industries (TEI) développe depuis plus d’une décennie le moteur national TS1400, mais sa qualification opérationnelle prend du temps. Le 19 avril 2023, un Gökbey a effectué son premier vol d’essai motorisé par les TS1400 turcs, une étape symbolique majeure. La production de série, elle, attendra 2027. D’ici là, les Gökbey continueront à voler avec des moteurs occidentaux.
Cette dépendance temporaire n’est pas une originalité. La Corée du Sud a fait la même chose avec son chasseur KF-21, propulsé par des General Electric F414 américains avant de basculer sur un moteur national en développement. L’Inde a longtemps motorisé son chasseur Tejas avec du GE F404. Faire voler un appareil national avec un moteur étranger en attendant le sien, c’est une étape obligée. Cela n’enlève rien à la prouesse, mais relativise le slogan « indépendance scellée dans le ciel ».
L’effet d’entraînement industriel turc
Le programme Gökbey s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis vingt ans, la Turquie a méthodiquement reconstruit une industrie aéronautique autonome : drones Bayraktar TB2 (déployés dans plus de 30 pays), missiles, chasseur de cinquième génération KAAN en développement, moteur turbofan GÜÇHAN récemment dévoilé. Le Gökbey complète ce panorama sur le segment des voilures tournantes.
Les retombées industrielles sont concrètes. Plus de 120 entreprises turques participent à la chaîne d’approvisionnement du Gökbey, dont Alp Aviation (trains d’atterrissage, boîte de transmission), Aselsan (avionique), TEI (moteur en développement). Seul l’espagnol CESA intervient comme fournisseur étranger pour les systèmes hydrauliques, témoignant qu’une certaine coopération industrielle européenne subsiste malgré les frictions diplomatiques.
L’effet emploi est lui aussi tangible. TAI emploie aujourd’hui plus de 15 000 personnes, contre 2 500 en 2003. La défense turque s’est professionnalisée, exporte massivement, et le Gökbey en est un nouveau produit d’appel.
Et l’export, dans tout ça ?
C’est la grande inconnue. Le carnet de commandes intérieur est solide : forces terrestres turques (15 unités), gendarmerie (5 en service + commandes), forces aériennes (4), garde-côtes (3), police (3), ministère de la Santé (3) pour le secours médical, plus une future variante navale qui pourrait atteindre 57 exemplaires pour la marine turque, équipée d’un sonar trempé Orkun-2053 pour la lutte anti-sous-marine.
À l’international, TAI vise les marchés naturels du drone Bayraktar : Azerbaïdjan, Pakistan, pays du Golfe, Asie centrale, Afrique. Pas l’Europe occidentale ni l’OTAN nord, où les certifications EASA prendront des années et où les acheteurs préféreront probablement l’AW139 italien ou le H160 français. La compétition sera dure sur le rapport prix/performances : un Gökbey est annoncé autour de 15 à 20 millions de dollars (environ 13 à 17 millions d’euros) selon les configurations, contre 20 à 25 millions pour un H160 ou un AW139 récents.
Reste un atout politique : la Turquie sait vendre. Le drone TB2 s’est imposé en quelques années comme une référence mondiale grâce à un savant mélange de pragmatisme commercial, de financements attractifs et de diplomatie présidentielle. Le Gökbey pourrait suivre la même trajectoire, à condition de prouver sa fiabilité en service sur des centaines d’heures de vol cumulées.
D’ici 2030, si TAI livre ses 100 hélicoptères au marché intérieur, intègre son moteur national TS1400 en série, et signe deux ou trois contrats export significatifs, la Turquie aura ajouté une corde de plus à son arc industriel.
Le club des nations capables de concevoir, produire et exporter un hélicoptère de classe 6 tonnes resterait alors restreint : États-Unis, France, Italie, Russie, Chine. Et la Turquie.
Sources :
- Turkish Aerospace Industries, Fourth T625 Gökbey Utility Helicopter Delivered to the General Command of the Gendarmerie (mai 2026)
https://tusas.com/en/media-center/news/fourth-t625-gokbey-utility-helicopter-delivered-to-the-general-command-of-the-gendarmerie
Communiqué officiel de TAI annonçant la livraison du quatrième Gökbey, rappelant l’historique du programme et les objectifs de production. - Wikipédia, TAI T625 Gökbey (consulté en mai 2026)
https://en.wikipedia.org/wiki/TAI_T625_G%C3%B6kbey
Fiche technique de référence détaillant le développement, la motorisation, l’avionique et les utilisateurs prévus du Gökbey. - TEI (TUSAS Engine Industries), Programme TS1400 (consulté en mai 2026)
https://www.tei.com.tr/en/products/tei-ts1400-turboshaft-engine-development-project
Page officielle sur le développement du moteur turbomoteur national turc TS1400, destiné à équiper le Gökbey à partir de 2027.
