11 mois en mer : le porte-avions USS Gerald R. Ford pulvérise un record et révèle la pression sur la marine américaine.
« Le géant des mers qui ne rentrait plus au port », cela pourrait être le nom d’un livre d’Hemingway mais il s’agit en réalité du résumé de la situation de l’USS Gerald R.Ford.
Depuis juin 2025, le plus grand porte-avions et le plus moderne du monde enchaîne les missions sans interruption pour un record historique depuis la fin de la Guerre froide qui sera établi en mai.
Malheureusement, ce record est également le symptôme d’une tension permanente sur la plus grande flotte militaire du monde, rarement bon signe !
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L’USS Gerald R. Ford dépasse les 11 mois en mer établissant un nouveau record pour l’US Navy depuis la fin de la guerre froide
Le USS Gerald R. Ford est le plus grand bâtiment de guerre du monde avec un déplacement de 112 000 tonnes. C’est également le fleuron technologique de la marine américaine, conçu pour dominer les opérations aéronavales du XXIe siècle.
Parti de Norfolk en juin 2025, il devait initialement effectuer un déploiement classique d’environ 7 mois, conformément au plan de rotation standard de la U.S. Navy.
Seulement… la réalité géopolitique en a décidé autrement.
Le navire dépasse aujourd’hui les 295 jours de mission, battant le précédent record détenu par le USS Abraham Lincoln pendant la pandémie de COVID-19.
La mission devrait finalement atteindre environ 11 mois, soit près de 330 jours en mer, un record depuis la fin de la guerre froide (le record absolu restant celui du USS Midway avec 332 jours pendant la guerre du Vietnam).
Une présence mondiale qui ne cesse de s’étendre
Outre la durée, il faut noter que le navire aura été mis à rude épreuve.
En moins d’un an, l’USS Gerald R.Ford a ainsi été redéployé sur plusieurs zones stratégiques :
- Méditerranée orientale
- Caraïbes
- Moyen-Orient
- Mer Rouge
Un véritable tour du monde opérationnel, dicté par l’évolution des crises.
Ces déplacements répondaient bien entendu à des enjeux géopolitiques très différents, de la dissuasion face à la Russie après la guerre en Ukraine à la sécurisation des routes maritimes au Moyen-Orient.
Une flexibilité impressionnante… mais qui aussi un prix.
Pourquoi les déploiements deviennent de plus en plus longs
Officiellement, le modèle opérationnel du « roi des géants » repose sur un cycle optimisé :
- 7 mois de déploiement
- période de maintenance
- entraînement avant nouveau départ
Dans les faits, ce modèle est de plus en plus difficile à tenir, notamment en raison de la pénurie chronique de porte-avions dont fit preuve l’US Navy. En effet ,sur le papier, elle est supposée en avoir 11. En réalité d’après plusieurs sources anglosaxonnes, en 2026 seuls 4 à 6 porte-avions sont véritablement déployés ou prêts à l’être, comme le USS Gerald R. Ford ou le USS Abraham Lincoln, positionnés selon les besoins en Méditerranée, en mer Rouge ou dans le Pacifique. À côté, 3 à 4 bâtiments sont immobilisés en maintenance lourde (parfois pendant plusieurs mois) notamment des unités comme le USS Nimitz ou le USS George H. W. Bush, dont les cycles d’entretien deviennent de plus en plus exigeants. Enfin, 1 à 2 porte-avions se trouvent dans une zone grise, en essais ou en phase de préparation, à l’image du futur USS John F. Kennedy, techniquement en service mais pas encore projetable.
Autrement dit, derrière la puissance affichée, la flotte américaine fonctionne en permanence avec une marge opérationnelle très réduite, ce qui explique pourquoi chaque déploiement tend aujourd’hui à s’allonger.
Dans le cas du USS Gerald R. Ford, ce déploiement devient un symbole de cette pression structurelle.

Un colosse aux pieds d’argiles
Derrière son image de vitrine technologique, le USS Gerald R. Ford accumule depuis 2025 une série de problèmes très concrets qui viennent rappeler qu’un navire ultra-moderne reste une machine complexe… parfois capricieuse.
Le cas le plus médiatisé concerne son système de toilettes sous vide, censé être plus efficace, mais qui s’avère particulièrement sensible : depuis 2023, il nécessite quasiment une intervention quotidienne, avec un pic impressionnant de 205 pannes en quatre jours en mars 2025 ! En février 2026, lors d’une escale à Souda en Crète, plusieurs centaines de kilos de déchets ont dû être extraits des canalisations, retardant des opérations en mer Rouge. Comme si cela ne suffisait pas, un incendie s’est déclaré le 12 mars 2026 dans la buanderie du bord, blessant plusieurs marins et endommageant une centaine de couchettes, obligeant plus de 600 membres d’équipage à dormir dans des conditions dégradées pendant plusieurs jours.
Ces incidents s’ajoutent à des difficultés plus structurelles liées au programme lui-même : les catapultes électromagnétiques EMALS et le système d’arrêt AAG, censés révolutionner les opérations aériennes, ont connu des problèmes de fiabilité et des besoins de maintenance supérieurs aux attentes. Résultat : même le porte-avions le plus avancé du monde n’échappe pas à une réalité simple : la technologie de pointe peut offrir un avantage décisif, mais elle augmente aussi le risque de fragilité opérationnelle.
Le déploiement prolongé entraîne mécaniquement une usure accélérée des équipements et des contraintes logistiques accrues.
Un porte-avions n’est pas seulement une base flottante. C’est une machine extrêmement complexe qui nécessite des cycles réguliers d’entretien lourd… dont on le prive en le maintenant au-delà de son cycle opérationnel prévu à la base.
Une maintenance sous tension côté industriel
Ce prolongement pose une dernière question clé : que se passe-t-il après ?
Le retour du USS Gerald R. Ford est attendu avec une contrainte majeure : son calendrier de maintenance est déjà saturé.
Le chantier naval de Norfolk doit absorber :
- l’entretien du Ford
- la maintenance d’autres porte-avions
- les retards accumulés sur plusieurs programmes
Les autorités américaines commencent d’ailleurs à s’inquiéter.
Des élus ont demandé des précisions sur l’impact de ce déploiement prolongé sur les cycles industriels. La réponse de la marine est claire : les chantiers s’adaptent… mais au prix d’une organisation sous tension.
Des records souvent invisibles… et volontairement cachés
Le cas du USS Gerald R. Ford attire l’attention, mais il est loin d’être isolé. Dans les marines modernes, certains records de durée en mer restent volontairement discrets, voire totalement inconnus du grand public. Pour des raisons évidentes de sécurité opérationnelle, les missions les plus sensibles notamment celles liées à la dissuasion nucléaire sont rarement détaillées.
La Royal Navy en offre un exemple frappant : le sous-marin nucléaire HMS Vengeance a passé 201 jours en mer entre août 2023 et mars 2024, sans escale et quasiment sans contact avec l’extérieur. Un record déjà impressionnant… pourtant dépassé en 2025 par un autre sous-marin britannique resté 204 jours en plongée, dont l’identité n’a pas été révélée.
Même symptômes et mêmes causes pour la Royal Navy et l’US Navy qui semblent au bord d’asphyxie… et qui ne sont pas particulièrmeent fières de ces records qui révèlent leur fragilité à leurs ennemis potentiels.
Sources :
- Defence Industry Europe, USS Gerald R. Ford sets longest U.S. Navy aircraft carrier deployment record since Cold War (15 avril 2026),
https://defence-industry.eu/uss-gerald-r-ford-sets-longest-u-s-navy-aircraft-carrier-deployment-record-since-cold-war /
article détaillant le déploiement exceptionnellement long de l’USS Gerald R. Ford, replacé dans le contexte des opérations navales américaines depuis la fin de la guerre froide et des exigences opérationnelles accrues. - International Business Times UK, USS Gerald R. Ford fire maintenance crisis (23 mars 2026),
https://www.ibtimes.co.uk/uss-gerald-r-ford-fire-maintenance-crisis-178762 6
article revenant sur les difficultés techniques et de maintenance du porte-avions, notamment les incidents et problèmes structurels ayant affecté sa disponibilité opérationnelle. - 24/7 Wall St., Every U.S. aircraft carrier still in service and how long it’s been sailing (18 août 2025),
https://247wallst.com/military/2025/08/18/every-u-s-aircraft-carrier-still-in-service-and-how-long-its-been-sailing /
analyse recensant l’ensemble des porte-avions américains en service, leur ancienneté et leur durée d’activité, offrant un éclairage comparatif sur la flotte et son évolution.
