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Le char Leclerc prépare son “coup de poing” nouvelle génération : avec l’obus SHARD, la France veut retrouver une marge anti-blindés crédible dans un combat haute intensité

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Said LARIBI

Said LARIBI

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Plus discret qu’un nouveau char, mais potentiellement plus décisif : la France vient de sécuriser plusieurs milliers de munitions SHARD de 120 mm pour redonner de l’avance au combat antichar, …

Le char Leclerc prépare son “coup de poing” nouvelle génération : avec l'obus SHARD, la France veut retrouver une marge anti-blindés crédible dans un combat haute intensité

Plus discret qu’un nouveau char, mais potentiellement plus décisif : la France vient de sécuriser plusieurs milliers de munitions SHARD de 120 mm pour redonner de l’avance au combat antichar, durcir la chaîne industrielle européenne et limiter l’usure des canons dans un scénario de guerre longue.

Dans l’ombre des annonces spectaculaires, l’armement terrestre se joue souvent sur des détails qui comptent à 2 500 mètres. Une munition plus rapide, plus précise, plus dure à arrêter, c’est parfois la différence entre un duel gagné et un équipage qui ne rentre pas. Avec SHARD, Paris cherche moins l’effet vitrine que le retour d’un avantage net, répétable, et surtout soutenable dans la durée. Et derrière l’« obus flèche », il y a une question simple : qui pourra encore percer, longtemps, quand tout le monde durcit ses blindages ?

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Une commande qui dit tout d’une guerre redevenue « lourde »

La Direction générale de l’armement a notifié à KNDS Ammo France une commande de plusieurs milliers d’obus SHARD de 120 mm, au sein d’un accord pluriannuel annoncé comme dépassant 100 millions d’euros. L’objectif n’a rien d’abstrait : restaurer un surclassement antichar crédible face à des blindés modernisés, tout en renforçant une base industrielle européenne de la munition, pensée pour une consommation élevée en haute intensité. Dans ce type de conflit, les stocks fondent vite, les délais de production deviennent stratégiques, et les munitions « standards » reviennent au centre du tempo. La fenêtre retenue n’est pas celle des communiqués, mais celle des parcs : premières livraisons en série attendues vers 2029, déploiement élargi avant 2030. Ce calendrier colle à un retour d’expérience implicite : un char modernisé sans munition de référence au niveau, c’est une promesse qui s’arrête à la bouche du canon. La logique est donc pragmatique : sécuriser un effet létal durable, avec une munition compatible OTAN, testée sur plusieurs plateformes, et industrialisable à cadence.

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Un « obus flèche », c’est une aiguille propulsée à la vitesse du combat moderne

Le terme « obus flèche » trompe parfois : on imagine un projectile classique, alors qu’on parle d’un pénétrateur long et fin, stabilisé par empennage, lancé à très grande vitesse grâce à un sabot qui se sépare juste après la sortie du tube. C’est un principe simple : on accélère un « dard » sous-calibré dans un canon de 120 mm, puis on le libère pour qu’il file avec un minimum de traînée. Ce qui compte, ce n’est pas l’explosion : c’est l’énergie cinétique concentrée sur une surface minuscule. Dans un duel, cette architecture a un avantage brutal : elle vise le cœur du problème, l’acier, pas l’infanterie. Là où un explosif polyvalent cherche à produire souffle et fragments, l’APFSDS (flèche à sabot détachable) cherche à percer. Et sur un champ de bataille saturé de capteurs, de drones, de munitions rôdeuses et de contre-batterie, le temps d’exposition est une monnaie rare. Une munition qui augmente la probabilité du « premier coup au but » renforce directement la survivabilité de l’équipage.

La direction générale de l’armement (DGA) choisit l’obus flèche de nouvelle génération SHARD
La direction générale de l’armement (DGA) choisit l’obus flèche de nouvelle génération SHARD

SHARD : la promesse n’est pas seulement de percer, mais de frapper plus juste, plus loin, plus longtemps

Sur sa fiche technique, SHARD est présenté comme une munition de 120 mm conforme aux standards OTAN, conçue pour améliorer à la fois la précision et la pénétration, tout en réduisant l’usure du tube. Les données communiquées évoquent une vitesse initiale de l’ordre de 1 720 m/s (soit environ 6 192 km/h) tirée depuis un canon lisse de type L52, un domaine d’emploi annoncé autour de 2 500 m et une portée maximale de l’ordre de 4 000 m. Dans ce segment, les chiffres ne sont jamais « décoratifs » : la vitesse soutient la trajectoire tendue, donc l’accuracy à longue distance, et la pénétration dépend de la masse, de la forme, du matériau et de la vitesse résiduelle à l’impact. Le point qui intéresse les états-majors en 2026, c’est surtout la cohérence : une munition doit être disponible en volume, compatible, et soutenable. SHARD est décrit comme une réponse de haute intensité, avec un design optimisé et un pénétrateur en alliage de tungstène de nouvelle génération. En clair : moins de « promesses laboratoire », plus de capacité répétable sur le terrain.

La vraie révolution est industrielle : produire vite, à cadence, sans dépendances toxiques

Dans les conflits longs, l’armement n’est pas une addition d’objets ; c’est une chaîne. SHARD, de ce point de vue, est aussi un signal sur la résilience industrielle : production partagée, composants énergétiques, poudres propulsives, montée en cadence. Le partenariat mentionné autour d’Eurenco pour les éléments énergétiques (comme les poudres à double base) rappelle une réalité souvent oubliée : la munition est un produit d’ingénierie et de chimie, pas seulement de mécanique. Autre dimension : la compatibilité OTAN (référencée via des normes de type STANAG/AEP) vise à éviter l’isolement logistique. Une munition commune facilite l’interopérabilité, le stockage mutualisé, les plans de recomplètement, et la gestion de crise. Dans une coalition, un char « compatible » qui manque de la bonne munition perd sa valeur opérationnelle. C’est là que les standards deviennent un multiplicateur de souveraineté : ils réduisent la friction au moment où tout se dégrade.

La France commande des obusiers SHARD 120 mm Arrow APFSDS pour remplacer les obus de char Leclerc d'ici 2030
La France commande des obusiers SHARD 120 mm Arrow APFSDS pour remplacer les obus de char Leclerc d’ici 2030

Leclerc, Leopard 2, et le message implicite : les duels de chars reviennent dans les plans sérieux

Le fait que SHARD ait été validé par des essais annoncés sur Leclerc et Leopard 2 n’est pas un détail de communication. C’est une façon de dire : cette munition doit vivre dans un écosystème européen, où les parcs de chars et les munitions se croisent, se comparent, et parfois se complètent. Le retour du combat de chars n’est pas une nostalgie ; c’est une conséquence. Les blindés lourds n’ont pas disparu, ils se sont adaptés, et la densité de défense sol-air, de guerre électronique et de drones rend le terrain plus létal. Dans ce contexte, la capacité à engager vite, loin, et à survivre à la riposte redevient centrale. La France n’achète pas SHARD pour « faire joli » sur un tableau de dotation. Elle l’achète pour éviter un scénario où le char est modernisé, connecté, protégé… mais doit tirer des munitions qui n’offrent plus la marge nécessaire contre des menaces durcies. Le discours est donc simple : garder un avantage cinétique dans le seul domaine où la physique tranche sans débat.

L'obus Shard le nouveau coup de poing antichar de la France
L’obus Shard le nouveau coup de poing antichar de la France

Usure du canon : le détail qui devient stratégique quand les tirs s’accumulent

L’argument de la réduction de l’usure du tube peut sembler secondaire au grand public, mais il devient majeur dès qu’on parle de semaines d’engagement. Les tubes de 120 mm ne sont pas éternels : la pression, la température, l’érosion, les contraintes mécaniques et la répétition des tirs finissent par dégrader la précision et imposer des cycles de maintenance. Si une munition permet de réduire cette usure, elle augmente le nombre de tirs « utiles » entre deux interventions lourdes. Dans une logique de haute intensité, c’est un gain direct de disponibilité : moins de chars immobilisés, moins de tubes à remplacer, moins de goulots d’étranglement logistiques. Et si, en plus, la munition maintient une dispersion faible, elle réduit le besoin de « corriger par le volume ». On revient à une réalité froide : chaque tir révèle une position, chaque minute immobile augmente le risque d’être repéré et frappé. Une munition qui aide à tirer juste, vite, et à repartir renforce le tempo.

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Ce que SHARD dit de l’Europe : le retour des stocks, et la fin des illusions « juste à temps »

Pendant des années, l’Europe a vécu avec l’idée qu’une industrie de défense pouvait fonctionner presque comme une industrie civile : flux tendu, cadence basse, recomplètement lent. La haute intensité a brisé ce modèle. Les munitions, et en particulier les munitions antichars, redeviennent une forme de capital stratégique. Une commande de plusieurs milliers d’obus n’est pas qu’un achat : c’est un pari sur la durée, sur la capacité à soutenir des unités, et sur l’idée que la supériorité se construit aussi par la logistique. SHARD s’inscrit dans ce basculement : standardisation, production planifiée, partage industriel, et calendrier calé sur la montée en puissance des parcs modernisés. La munition devient un outil de dissuasion au sens large : elle signale qu’un adversaire ne peut pas compter sur l’épuisement rapide des stocks ou sur une perte de qualité des tirs au fil des mois.

Tableau de repères utiles

Élément Valeur / repère Pourquoi c’est important
Type APFSDS « obus flèche » Optimisé pour le combat antichar à distance
Calibre 120 mm OTAN Facilite interopérabilité et recomplètement
Vitesse initiale annoncée ~1 720 m/s (≈ 6 192 km/h) Trajectoire tendue, précision accrue
Domaine d’emploi annoncé ~2 500 m Distance où un duel se décide souvent
Portée maximale annoncée ~4 000 m Engage plus loin si la situation l’exige
Masse de la munition ~22 kg Contraintes de manutention et d’emport
Calendrier 2029–2030 Arrivée alignée sur les parcs modernisés
Valeur-cadre évoquée > 100 M€ Effort structurant pour la munition

 

Source : KNDS

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