Il y a un peu plus de 54 ans, un Français avait rendez-vous avec l’Histoire.
Il n’est pas encore tout à fait midi ce mardi 21 juin 1972, quand, sur l’aérodrome d’Istres, un hélicoptère léger décolle dans le ciel. À son bord, un seul homme : Jean Boulet, chef pilote d’essais d’Aérospatiale, 51 ans. La machine qu’il pilote est un SA 315B Lama de série numéro 315-001, dépouillé de presque tout son équipement pour gagner les kilos qui vont lui permettre de marquer l’Histoire.
En effet quarante-cinq minutes plus tard, Boulet atteint les 12 442 mètres d’altitude. Un record absolu d’altitude pour hélicoptère, homologué par la Fédération Aéronautique Internationale, qui tient toujours 54 ans plus tard, en 2026.
Retour dans cet article sur ses 45 minutes qui ont marqué l’histoire de l’aéronautique !
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Le 21 juin 1972, le pilote français Jean Boulet établit l’actuel record d’altitude en hélicoptère en atteignant 12,4 km
Pour comprendre comment ce record a été possible, il faut remonter à l’origine du SA 315B Lama. À la fin des années 1960, l’Armée indienne cherche un hélicoptère capable d’opérer dans les régions les plus extrêmes de l’Himalaya, notamment le glacier du Siachen, théâtre du plus haut conflit militaire au monde entre l’Inde et le Pakistan. Le cahier des charges prévoit de décoller et d’atterrir à 6 000 mètres d’altitude, avec un pilote, un passager et 200 kilos de fret. Aucun hélicoptère existant n’en est alors capable.
Sud-Aviation, qui deviendra Aérospatiale en 1970, propose alors une solution astucieuse. Plutôt que de concevoir une machine entièrement nouvelle, l’industriel français hybride deux appareils existants. L’appareil prend ainsi la cellule de l’Alouette II, légère et éprouvée, et y greffe le rotor, la transmission et les boîtes de l’Alouette III, plus puissante ainsi qu’une turbine Turboméca Artouste III B de 550 chevaux.
L’ensemble prend le nom de SA 315B Lama. Son premier vol a lieu le 17 mars 1969 avec déjà Jean Boulet aux commandes.
Le résultat dépasse les attentes. Le Lama excelle en haute altitude et par temps chaud, deux conditions qui pénalisent traditionnellement les hélicoptères. L’Armée indienne en commande plusieurs dizaines d’exemplaires et chez Aérospatiale, un ingénieur du bureau d’études nommé J. Goude commence à se poser une question : si cet appareil monte si haut en opération réelle, jusqu’où peut-il aller en configuration maximale d’allègement ?
Le pari du 21 juin : alléger jusqu’à l’os
La direction d’Aérospatiale donne son feu vert en mars 1972. L’équipe technique se met au travail. La méthode est simple : retirer tout ce qui n’est pas strictement nécessaire au vol, et ajouter ce qui peut améliorer la performance pure.
Voici la configuration record de l’appareil :
| Élément | Configuration standard | Configuration record (21 juin 1972) |
|---|---|---|
| Masse à vide | 1 021 kg | ~ 917 kg avec pilote et oxygène |
| Équipage | 5 places | Pilote seul (Boulet) |
| Sièges | 5 sièges complets | Siège pilote uniquement |
| Portes | Portes complètes | Aucune porte |
| Instruments | Tableau de bord complet | Strict minimum (sans horizon ni conservateur de cap) |
| Batterie et démarreur | Embarqués | Retirés après démarrage au sol |
| Turbine | Turboméca Artouste III B (550 shp) | Artouste III B modifiée, régime arbre + 6% |
| Plafond théorique calculé | ~ 6 500 m | ~ 12 300 m |
| Plafond effectivement atteint | – | 12 442 m (record absolu FAI) |
Précision importante : le retrait de la batterie et du démarreur après mise en route au sol est ce qui rendra impossible un redémarrage en vol. C’est un choix calculé pour gagner du poids, qui se révélera lourd de conséquences en descente. Un pré-test est effectué le 9 juin 1972. Boulet monte à 10 856 mètres à une masse de 1 189 kilogrammes. Le record en sous-catégorie E1c (appareils de 1 000 à 1 700 kg) est battu.
La performance valide les calculs. La voie est donc libre pour la tentative absolue.
21 juin 1972 : la montée vers les 12 442 mètres
Au matin du 21 juin, Boulet se lève tôt et regarde le ciel. Il est bleu, à peine voilé de quelques cirrus. Conditions correctes pour tenter le record. La presse et les contrôleurs de la FAI sont conviés à Istres. Le dispositif est lourd : il faut peser l’appareil, installer les radars de suivi, valider les instruments d’enregistrement. Boulet ne peut pas avancer l’heure du décollage. Pendant la matinée, les cirrus s’épaississent légèrement, ce qui inquiète l’équipe mais hors de question de reculer maintenant !
Le décollage a finalement lieu en fin de matinée. Le SA 315B commence son irrésistible ascension.
Boulet est équipé d’un masque à oxygène, sans combinaison pressurisée, la ligne d’Armstrong (la limite altitudinale au-delà de laquelle un humain ne peut plus survivre sans combinaison pressurisée, à environ 19 000 mètres) restant loin au-dessus.
À 12 000 mètres, la pression atmosphérique chute à 19 % de la valeur au niveau de la mer. La température extérieure plonge sous les -60°C. L’air devient si raréfié que la portance du rotor s’écroule et plus l’air se raréfie, plus le rotor doit tourner vite pour générer la même portance mais la puissance disponible diminue elle aussi, car la turbine reçoit moins d’oxygène pour brûler son carburant.
À un moment donné, les deux courbes se croisent : la puissance maximale ne suffit plus à maintenir la portance. C’est le plafond opérationnel.
Pour un Lama standard, ce plafond se situe vers 6 500 mètres. Pour le Lama allégé du 21 juin 1972, il sera de 12 442 mètres. Boulet vient d’écrire l’histoire.
Le moment de bascule : -62°C, la turbine s’éteint
Au sommet, Boulet réduit la puissance et amorce la descente.
Le problème que le pilote n’avait pas vu venir, c’est qu’à -62°C de température extérieure, la turbine Turboméca, non calibrée pour ces conditions extrêmes, s’éteint brutalement. C’est ce que les anglo-saxons appellent un « flame-out » : l’extinction de la combustion à l’intérieur de la chambre. Or, sans batterie ni démarreur à bord (retirés au sol pour alléger l’appareil), aucun redémarrage en vol n’est possible !
Boulet est seul, à 12 400 mètres d’altitude, dans un hélicoptère désormais sans propulsion. Une seule option : l’autorotation. Cette manœuvre d’urgence des hélicoptères consiste à laisser le rotor tourner librement sous l’effet de l’air ascendant pendant la descente, comme un moulin à vent. Le pilote utilise alors l’énergie cinétique accumulée par le rotor pour amortir l’impact final juste avant le toucher des roues. C’est une manœuvre couramment enseignée aux pilotes, mais qu’on s’attend à devoir réaliser à 200 ou 500 mètres d’altitude, pas à 12 400.
À cela s’ajoute un autre problème puisqu’en descendant, Boulet entre dans les couches nuageuses formées par les cirrus du matin. La bulle plexiglas du cockpit se givre intégralement. Dehors, plus rien de visible. Dedans, les instruments principaux ont été retirés au sol pour alléger l’appareil. Le pilote est ainsi complètement aveugle.

Trente minutes d’autorotation aveugle vers Istres
Ce qui se passe ensuite est probablement l’un des actes de pilotage les plus extraordinaires de l’histoire aéronautique française. Boulet, regardant à travers la bulle givrée, repère un point lumineux légèrement plus clair que le reste : le soleil. C’est sa seule référence visuelle. En conservant un sang froid exceptionnel, le pilote le garde au-dessus de lui pour maintenir l’appareil dans une attitude approximativement horizontale, en gérant manuellement le pas collectif et le pas cyclique pour maintenir le régime du rotor dans la fenêtre acceptable, ni trop lent (le rotor décrocherait), ni trop rapide (les pales se briseraient).
L’autorotation dure près de 30 minutes. Près de 13 kilomètres de descente verticale au-dessus du sud de la France. Boulet, expert reconnu en autorotation depuis ses années à l’Armée de l’Air, exécute la manœuvre par instinct et expérience pure. Quand il finit par crever la couche nuageuse à basse altitude, il aperçoit enfin la piste d’Istres. Manœuvre finale, ralentissement par flare, toucher des roues, arrêt complet. Le SA 315B s’immobilise tout près du point de décollage initial, respectant ainsi les exigences de la FAI pour la validation du record !
Ironie de l’histoire : le second record que Boulet vient de battre, la plus grande autorotation jamais réalisée dans l’aviation, ne pourra pas être homologué officiellement par la Fédération Aéronautique Internationale. Pour une raison administrative absurde : la tentative n’avait pas été prévue à l’avance. Les exigences de la FAI imposent que tout record soit annoncé préalablement, avec ses critères et contrôleurs sur place. L’autorotation, qui était une conséquence non planifiée de la panne moteur, restera donc un record officieux… mais reconnu de tous les spécialistes mondiaux de la voilure tournante !
54 ans après, pourquoi personne n’a battu Boulet ?
Le record absolu de 12 442 mètres reste, en juin 2026, le record du monde d’altitude en hélicoptère homologué par la FAI sous la référence 11657, classe E-Absolute. Aucun appareil au monde ne s’en est approché depuis. Le record précédent, établi en 1958 par Boulet lui-même à 10 984 mètres sur un SA 3150 (banc d’essai de la future Alouette III), avait tenu 14 ans. Le record de 1972 en tient désormais 54. C’est une longévité exceptionnelle dans l’aéronautique, secteur où les performances progressent en général rapidement.
Pourquoi un tel délais ? Plusieurs raisons convergent. La principale est que les hélicoptères modernes ne sont plus conçus pour la haute altitude pure. Les besoins militaires et civils actuels portent sur des capacités opérationnelles à des altitudes raisonnables, avec des charges utiles importantes. Aucun industriel n’a d’intérêt commercial à concevoir une machine d’allègement extrême uniquement pour battre un record.
Voici la comparaison avec les meilleurs hélicoptères opérationnels actuels :
| Hélicoptère | Constructeur | Plafond opérationnel | Écart au record |
|---|---|---|---|
| SA 315B Lama (record 1972) | Aérospatiale | 12 442 m (record absolu) | Référence |
| H225M Caracal | Airbus Helicopters | ~ 6 100 m | – 6 342 m |
| NH90 Caïman | NHIndustries | ~ 6 100 m | – 6 342 m |
| Apache AH-64E | Boeing | ~ 6 400 m | – 6 042 m |
| CH-47F Chinook | Boeing | ~ 6 100 m | – 6 342 m |
| Mi-17V-5 | Mil (Russie) | ~ 6 000 m | – 6 442 m |
| Tigre HAD | Airbus Helicopters | ~ 4 000 m | – 8 442 m |
| UH-60M Black Hawk | Sikorsky | ~ 5 800 m | – 6 642 m |
L’humilité d’un géant : Jean Boulet et ses 17 records
Jean Boulet, né à Brunoy en 1920, totalisera 17 records du monde à la fin de sa carrière, ce qui en fait sans doute le pilote français de voilure tournante le plus titré de l’histoire. Polytechnicien et diplômé de SUPAERO, il aura partagé les bancs de l’école avec André Turcat, futur pilote d’essai du Concorde. Le duo français des deux machines les plus emblématiques de l’aéronautique nationale du XXe siècle s’est donc formé sur les mêmes bancs.
Boulet aura accumulé près de 9 000 heures de vol dans sa carrière, dont 8 000 sur hélicoptères, et la grande majorité en essais. Premier vol du Lama en 1969, premier vol du SA 330 Puma en 1965, essais sur Alouette II, Alouette III, SA 330 Frelon : il a tout piloté chez Aérospatiale. Pourtant, l’homme cultivait une humilité rare. Selon ses proches, quand on lui parlait de son record de 1972, il répondait invariablement que « c’est l’appareil qui est la vedette » et que « n’importe quel pilote aurait pu faire la même chose ». Une modestie qui tranche avec la culture américaine des pilotes-vedettes de la même époque.
Jean Boulet est mort le 15 février 2011 à Aix-en-Provence, à l’âge de 90 ans, dans une discrétion qui correspondait à l’homme. Son livre, L’Histoire de l’hélicoptère, racontée par ses pionniers, 1907-1956, publié en 1982, reste la référence francophone sur le sujet. En 2022, à l’occasion du 50e anniversaire du record, son fils Olivier a remis les dix carnets de vol de son père au musée Espace Air Passion en Anjou, pour qu’ils soient numérisés et préservés.
Quelque 8 000 vols entre 1948 et 1975, consignés à la main, dans un témoignage industriel inégalable.
Et le SA 315B numéro 315-001 dans tout ça ?
L’appareil légendaire a connu un destin presque banal après le record. Remis en configuration standard, immatriculé F-BPXS, il a repris une carrière commerciale normale dans les années qui ont suivi. Photographié en 1980 en train de transporter une charge externe sur son crochet, il s’est crashé le 23 février 1985 à Flaine, une station de ski des Alpes françaises. Le hélicoptère détenteur du record du monde absolu d’altitude a fini sa vie là où on l’avait toujours imaginé : en haute montagne.

Le Lama, lui, a continué sa carrière. 407 exemplaires ont été produits jusqu’en 1989. La machine est restée pendant des décennies le meilleur hélicoptère léger pour les opérations de haute altitude au monde. Utilisée massivement par l’Armée indienne sur le glacier du Siachen, par les sociétés de secours alpin en Europe, par les opérateurs civils dans les Andes. Certains exemplaires sont encore en service opérationnel en 2026, plus d’un demi-siècle après le premier vol de 1969.
La lignée industrielle s’est elle poursuivie. Aérospatiale est devenue Eurocopter en 1992, puis Airbus Helicopters en 2014. Marignane reste aujourd’hui l’un des grands centres mondiaux de la voilure tournante, avec le H125 (descendant direct de la lignée Alouette/Lama), le H160, le H225M Caracal.
Aucun ne battra probablement jamais le record du 21 juin 1972. Mais tous portent dans leurs gènes industriels l’héritage de cette journée extraordinaire où un pilote français a poussé un hélicoptère léger jusqu’à 12 442 mètres avant de redescendre les yeux fermés.
Cinquante-quatre ans plus tard, le record tient toujours et tiendra probablement encore longtemps… Si ce n’est pour toujours !
Sources :
- Fédération Aéronautique Internationale (FAI), Legendary helicopter pilot Jean Boulet’s altitude record still stands 50 years on (21 juin 2022)
https://www.fai.org/news/legendary-helicopter-pilot-jean-boulets-altitude-record-still-stands-50-years
Source officielle de la Fédération Aéronautique Internationale sur le record FAI File N°11657, avec les détails techniques du vol du 21 juin 1972. - This Day in Aviation, 21 June 1972
https://www.thisdayinaviation.com/21-june-1972/
Source détaillée sur le vol record, avec les spécifications techniques du SA 315B Lama 315-001, la chronologie de la modification de l’appareil, les détails du carburant et de l’allègement, et la description précise de l’autorotation aveugle à travers les couches nuageuses.
Image de mise en avant : Derniers préparatifs pour la tentative de record d’altitude. Jean Boulet est assis dans le cockpit, portant un masque à oxygène. (crédit : Helico-Fascination) – mise en couleur à l’aide de Dall-E et de Canva.
