Avec un chèque de 3,9 milliards de dollars (environ 3,3 milliards d’euros), Canberra lance enfin le vrai chantier : un site industriel géant à Osborne pour produire des sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire “conventionnellement armés”. Derrière l’annonce, il y a un pari brutal : créer une chaîne nationale capable de tenir des décennies, former des milliers de spécialistes, et éviter le trou capacitaire entre les Collins vieillissants et l’arrivée des SSN-AUKUS.
C’est moins un achat qu’un changement de catégorie : passer d’un pays “client” à un pays “constructeur”, avec tout ce que ça impose en sécurité, qualité, délais et budgets. Et c’est aussi un signal stratégique : l’Australie veut pouvoir rester sous l’eau longtemps, loin, et sans demander la permission à l’emploi du temps d’un diesel-électrique. Le 15 février 2026, le gouvernement australien annonce un investissement de 3,9 milliards de dollars pour démarrer la construction à grande échelle du futur chantier AUKUS à Osborne, en Australie-Méridionale. L’idée n’est pas de “préparer” : c’est d’entrer dans la phase où l’on coule du béton, où l’on monte des halls, où l’on installe des moyens lourds et où l’on recrute en masse. Ce chantier doit devenir le cœur d’une filière nationale de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire, mais armement conventionnel, dans un partenariat trilatéral avec les États-Unis et le Royaume-Uni.
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Un chèque qui ne paie pas des sous-marins, mais une usine et une méthode
Le chiffre claque : 3,9 milliards de dollars d’entrée de jeu, soit environ 3,3 milliards d’euros au taux de mi-février 2026 (autour de 0,84 € pour 1 $). Mais l’objet du paiement est souvent mal compris : on ne finance pas une coque, on finance un site industriel, des outillages, une capacité. C’est la différence entre acheter un avion et construire une ligne d’assemblage qui sortira des avions pendant trente ans. Canberra ne “lance” pas un programme abstrait. Elle lance des mètres carrés, des moyens de levage, des procédures, des contrôles qualité, des chaînes logistiques sécurisées. Et dans le monde du sous-marin, surtout nucléaire, la sanction est immédiate : un retard sur un bâtiment, c’est un retard sur tout le cycle, donc une disponibilité en moins, donc une présence en moins dans l’Indo-Pacifique. On parle d’un chantier censé devenir le noyau d’une “entreprise souveraine” australienne du sous-marin, et les estimations évoquent une trajectoire d’investissement totale pouvant monter vers 30 milliards de dollars sur le long terme, soit environ 25 milliards d’euros. Le montant initial n’est donc pas un final : c’est un ticket d’entrée pour basculer dans l’exécution.
AUKUS : la propulsion nucléaire comme raccourci stratégique, pas comme gadget technologique
Le cœur du dossier est simple : un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire offre une endurance et une portée sans commune mesure avec un diesel-électrique. Il peut rester sous l’eau longtemps, se déplacer vite, opérer très loin, sans la contrainte récurrente du “snorkeling” et des fenêtres de vulnérabilité associées. Dans un environnement saturé de capteurs, ces détails ne sont plus des détails. AUKUS, annoncé en 2021, a précisément été pensé pour cette bascule. Les Australiens ne cherchent pas une “arme miracle”. Ils cherchent une forme de liberté opérationnelle : être capables de patrouiller, d’écouter, de dissuader, de tenir une zone, sans dépendre d’un calendrier d’escales et de recharges. Le programme se structure en étapes, parce que personne ne passe du jour au lendemain de la maintenance d’un diesel-électrique à la construction d’un SSN. L’enjeu n’est pas seulement la coque. C’est la réglementation, la culture sûreté, la formation et la profondeur d’une base industrielle capable d’absorber des imprévus sans s’effondrer. Et c’est là qu’Osborne devient stratégique : ce n’est pas une usine “de plus”, c’est l’endroit où l’Australie veut apprendre à faire du nucléaire naval “chez elle”, avec les méthodes et standards imposés par des partenaires qui, eux, construisent déjà.
Un calendrier long, parce que la compétence se fabrique plus lentement que l’acier
Le discours politique promet de “passer du plan à la livraison”. Très bien. Mais le calendrier réel reste celui des chantiers lourds : années de construction d’infrastructures, puis années de montée en cadence, puis années de production. La meilleure façon de rater un programme de défense, c’est de sous-estimer la partie invisible : qualification, contrôle, documentation, retours d’expérience, correction de non-conformités. Le schéma annoncé repose sur une transition progressive : montée en compétences, rotations de sous-marins alliés pour former et familiariser les équipes, acquisition transitoire d’unités américaines de type Virginia (si les conditions politiques et industrielles le permettent), puis construction de la classe SSN-AUKUS sur base britannique avec technologies américaines intégrées. Ce n’est pas un détail : l’Australie veut éviter le scénario classique où l’on attend “le futur” pendant que le présent s’épuise. Les Collins peuvent être prolongés, mais chaque prolongation a un coût et une limite. Le vrai risque, c’est le trou capacitaire : plus assez de sous-marins disponibles, donc moins de sorties, donc moins d’entraînement, donc une dégradation qui s’auto-alimente. Le chantier d’Osborne n’est pas seulement un symbole industriel. C’est une pièce d’un puzzle de continuité opérationnelle. Sans continuité, un sous-marin “parfait” livré trop tard sert surtout à écrire des rapports d’audit.
Un chantier dimensionné comme une industrie, pas comme un atelier
Les chiffres servent à donner l’échelle. On parle d’un ensemble industriel annoncé comme bien plus vaste que ce qui existe sur place aujourd’hui. Parmi les éléments mis en avant : un grand hall de fabrication (ordre de grandeur de plusieurs centaines de mètres), des zones d’intégration, des zones de tests, des installations de lancement et de mise en service. Les données qui circulent sur la charge de travail donnent une idée de l’ampleur : des dizaines de millions d’heures de travail cumulées, et des masses d’acier structurales gigantesques (par exemple 126 000 tonnes, soit 126 000 000 kg). Là encore, l’important n’est pas l’effet “wow”, mais ce que cela implique : supply chain, sécurité, cadence, contrôle. Le nerf de la guerre, c’est le contrôle qualité. Dans le naval militaire, on peut déjà perdre des mois sur une non-conformité. Dans le sous-marin à propulsion nucléaire, on peut perdre une année sur un processus de qualification mal anticipé. La construction d’un chantier est donc aussi la construction d’une bureaucratie efficace : procédures, traçabilité, essais, certification, gestion de configuration. La promesse d’Osborne, c’est une capacité à sortir des sous-marins, mais surtout à les tenir sur 30 à 40 ans : maintenance, modernisations, disponibilité. Sans ce second volet, l’indépendance industrielle n’est qu’un slogan.

Les compétences : le vrai goulet d’étranglement, plus encore que le budget
On peut acheter de l’acier, pas du temps d’apprentissage. Les métiers critiques sont connus : soudeurs haute précision, ingénieurs sûreté, contrôle non destructif, intégration systèmes, acoustique, qualité, gestion de configuration. Et ces métiers sont rares, parce que la filière est rare. D’où l’importance des dispositifs de formation. Le projet inclut une logique d’académie et de montée en puissance de la main-d’œuvre, avec des volumes annoncés qui donnent une idée de l’ambition (jusqu’à 1 000 apprenants par an dans certains scénarios). Même si ces chiffres bougent, la direction est claire : il faut créer un vivier durable, pas une équipe projet qui disparaît après la “première coque”. À l’échelle du programme, on parle de milliers de personnes mobilisées au pic, entre construction du chantier et production des sous-marins. Et c’est précisément là que l’investissement “dès maintenant” prend tout son sens : si vous attendez le moment où la coque doit sortir, vous êtes déjà en retard de dix ans sur les compétences. Le risque principal n’est pas technique. Il est humain : fatigue des équipes, turnover, pénurie de profils, concurrence avec le civil. Les programmes qui tiennent sont ceux qui industrialisent la gestion des talents autant que la production.
Ce que l’Australie achète vraiment : une dissuasion par la durée, pas par le coup d’éclat
Un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire ne “gagne” pas une guerre tout seul. Il pèse autrement : par sa capacité à être là, longtemps, discrètement, à compliquer les calculs adverses. C’est une arme de présence, de surprise, de renseignement. Elle impose de l’incertitude chez l’autre. L’investissement d’Osborne doit être lu dans ce cadre : ancrer une flotte future dans une industrie domestique, donc réduire les dépendances, donc sécuriser la disponibilité. Le programme cherche une souveraineté opérationnelle sur plusieurs décennies, pas une performance “sur brochure” pour un défilé. Et ce signal est aussi adressé aux alliés : l’Australie ne veut pas seulement “recevoir” une capacité, elle veut la co-produire, la co-soutenir, l’inscrire dans une coalition industrielle. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement deviennent des champs de bataille, l’autonomie de maintenance est parfois plus dissuasive qu’un missile de plus. Enfin, l’annonce du 15 février 2026 marque un point important : le passage au physique. Le moment où l’on n’explique plus, on construit. Dans les programmes militaires, c’est souvent là que les vérités apparaissent : coûts réels, délais réels, pénuries réelles. Mais c’est aussi là que les trajectoires se rattrapent, parce que le chantier impose une discipline que les réunions n’ont jamais.
Tableau des dates et jalons à surveiller
| Période / date | Jalons clés | Ce que ça change concrètement |
| Septembre 2021 | Annonce du partenariat AUKUS | Cap sur la propulsion nucléaire et une stratégie Indo-Pacifique durcie |
| 2023 | Feuille de route de transition | Structuration de la montée en compétence et du “pont” vers la future flotte |
| 2027 (objectif) | Rotations accrues de sous-marins alliés en Australie | Accélération de la formation et de la culture d’exploitation SSN |
| 15 février 2026 | Investissement de 3,9 Md $ annoncé pour Osborne | Passage à l’exécution : chantier, infrastructures, outillage |
| Fin des années 2020 (objectif) | Démarrage des constructions SSN-AUKUS au Royaume-Uni | Réduction du risque “papier” : la classe devient un programme industriel |
| Début des années 2030 (objectif) | Début de l’assemblage australien du SSN-AUKUS | L’Australie bascule de l’apprentissage à la production |
| Fin des années 2030 – début 2040 (objectif) | Entrées en service progressives et premières livraisons australiennes | Capacité de durée sous-marine à l’échelle d’une génération |
Source : Annonce du premier ministre australien Anthony Albanese