Un « OneWeb militaire » allemand pour bousculer l’ordre spatial européen.
À Berlin, les lignes bougent, et cette fois, le champ de bataille n’est ni terrestre ni maritime mais orbital.
En annonçant une alliance stratégique, Rheinmetall et OHB ont envoyé un signal clair à toute l’industrie européenne : l’espace devient un domaine de confrontation industrielle assumée, et l’Allemagne ne compte plus rester spectatrice.
Le projet, encore baptisé provisoirement LEO-MilSat, vise à créer une constellation de satellites militaires en orbite basse, pensée comme un internet spatial sécurisé, résilient, souverain. Un “OneWeb militaire”, mais sous contrôle national, conçu pour les forces armées, les services d’urgence et les infrastructures critiques.
Derrière le discours technologique, le message politique est limpide : ne plus dépendre de solutions civiles américaines, ni même d’un unique champion européen (en l’occurrence français).
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Une constellation militaire allemande pour concurrencer OneWeb ?
Le cœur du projet repose sur une architecture en orbite basse, avec des satellites capables d’assurer une couverture large, une faible latence et surtout une résilience en environnement dégradé.
Pas pour regarder Netflix dans le désert, mais dans des optiques de renseignement et de communication en situation de conflit, là où les réseaux terrestres peuvent être brouillés, détruits ou coupés.
Pour Rheinmetall, acteur historiquement ancré dans les blindés, les munitions et les systèmes terrestres, le saut est stratégique. Le groupe cherche clairement à devenir un pilier de la défense spatiale européenne, à l’heure où l’espace est désormais reconnu par l’OTAN comme un domaine opérationnel à part entière.
Pour OHB, spécialiste des plateformes satellitaires, c’est une opportunité de revenir au centre du jeu après une période de réorganisation profonde. L’entreprise apporte la maîtrise orbitale, Rheinmetall apporte la logique militaire, les capteurs, la sécurisation, et surtout l’accès aux budgets défense.
Derrière l’alliance, un marché qui se chiffre en dizaines de milliards
La connectivité spatiale sécurisée représente un marché estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros sur la décennie à venir, porté par la militarisation croissante de l’espace, les besoins de résilience numérique et la fragmentation géopolitique.
Les marchés financiers ne s’y sont pas trompés. L’annonce a dopé la valorisation de Rheinmetall, perçu désormais comme bien plus qu’un industriel de l’armement classique. Quant à OHB, sortie récemment de la Bourse pour se restructurer, elle trouve dans ce projet un levier de retour stratégique majeur.
Mais l’enjeu dépasse la simple valorisation : en Allemagne, cette alliance remet en question un équilibre industriel longtemps figé.
Rheinmetall attaque frontalement Airbus dans l’orbite européenne
Car le véritable choc est là. En filigrane, ce projet vise directement Airbus Defence and Space, jusqu’ici acteur central des grands programmes satellitaires européens.
La cible est clairement identifiée : IRIS², le futur système de connectivité sécurisée de l’Union européenne, dont l’enveloppe globale est évaluée autour de 10 milliards d’euros.
Avec Rheinmetall et OHB dans l’arène, Airbus ne peut plus compter sur une position dominante quasi automatique.
Ce qui se joue ici ressemble à une déclaration de guerre industrielle, où l’espace devient le nouveau terrain d’affrontement entre champions européens, au moment même où Bruxelles cherche désespérément à renforcer son autonomie stratégique.
Une Europe prise entre souveraineté et fragmentation
Nous sommes donc face à un de ces paradoxes que l’Europe aime tant.
D’un côté, l’Union européenne veut réduire sa dépendance aux constellations américaines comme SpaceX et son réseau Starlink, ou aux solutions civiles comme OneWeb.
De l’autre, elle voit émerger des projets nationaux concurrents, portés par des logiques industrielles et politiques parfois divergentes.
Rheinmetall joue habilement cette carte. En proposant une solution 100 % européenne, mais pilotée nationalement, le groupe rassure Berlin sur la maîtrise souveraine des données et des capacités militaires mais il prend aussi le risque de fragmenter davantage un paysage spatial européen déjà critiqué pour son manque de coordination.
Et en France ?
À Paris, le message est désormais clair : l’orbite basse est devenue un espace militaire à part entière. Emmanuel Macron a récemment souligné l’urgence de muscler les capacités européennes en matière de communications spatiales sécurisées, quitte à s’appuyer, à court terme, sur des solutions existantes comme OneWeb, la constellation opérée par Eutelsat, massivement soutenue par l’État français en 2025.
Mais cette stratégie transitoire pose une question politiquement sensible : une fois IRIS² pleinement opérationnel, combien de constellations l’Europe pourra-t-elle réellement financer ? Derrière les discours d’unité, la concurrence industrielle est déjà là, avec le risque qu’à terme seuls quelques projets survivent et que notre continent ne se perde en rivalités stériles à l’heure où le monde semble de plus en plus incertain.
La question n’est donc pas seulement technologique ou budgétaire. Elle est stratégique :
l’Europe veut-elle une souveraineté collective, ou une addition de souverainetés nationales concurrentes ?
Sources :
- Air & Cosmos – « Rheinmetall et OHB, une alliance allemande pour un OneWeb militaire »
- Tagesschau – « Rheinmetall und OHB planen Militär-Satellitennetz »
- Klamm.de – « Kampf um zehn Milliarden: Rheinmetall attackiert Airbus im All »