En Bretagne, la France a mis un véhicule clé du programme Scorpion face à l’épreuve la plus ingrate : quitter la mer, toucher le sable, et continuer la manœuvre sans perdre le rythme, sous le regard d’alliés et de pilotes.
Ce qui ressemble à une photo “sympa” de manœuvre amphibie cache une obsession très moderne : le tempologistique et la survivabilité. Débarquer un 6×6 blindé n’est pas un geste de cinéma : c’est une série de micro-décisions qui peuvent gripper une opération entière. Dans cette séquence, le Griffon sert de révélateur : ce que l’on gagne en protection numérique peut se perdre en minutes sur une plage. Et si l’essai est concluant, il change une question centrale : comment durer, avec des équipages comptés, dans un conflit qui punit tout ce qui traîne.
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Des images de plage, un message de guerre réelle
Le débarquement d’un véhicule comme le Griffon n’a rien d’un “bonus” d’exercice : c’est une vérification de réalité, de rythme et de discipline. Passer de la mer à la terre, c’est enchaîner des gestes où l’erreur coûte cher : alignement des moyens, sécurité de l’axe, contrôle des flux, puis relance immédiate vers l’objectif. Sur le papier, tout est simple. Sur le terrain, une plage devient vite un entonnoir et un entonnoir devient une cible. Ce type de manœuvre dit aussi quelque chose de la France actuelle : elle cherche à prouver qu’elle peut tenir une opération interarmées, coalition et longue sans dépendre d’un miracle. L’air prépare la zone, la mer projette, la terre encaisse et progresse. Le point dur, c’est la couture entre ces mondes. C’est là que les retards naissent, que les pannes se voient, et que les plans trop parfaits s’écroulent.
Un débarquement, ce n’est pas “arriver”, c’est “continuer”
La difficulté n’est pas de faire rouler un blindé sur le sable, c’est de maintenir le tempo, la protection et la coordinationpendant la bascule. Une opération amphibie moderne vit sous la menace de drones, de frappes de précision et de capteurs. Donc la règle est brutale : on débarque vite, on se disperse vite, on se met en mouvement vite. Tout ce qui reste immobile devient un point d’intérêt pour l’adversaire. C’est ici que le Griffon prend du sens. Il n’est pas conçu pour “faire joli”, il est conçu pour transporter de l’infanterie, la protéger, puis se recaler dans une manœuvre numérisée. Le défi est simple à énoncer et dur à réussir : conserver la cohérence du réseau quand les véhicules sortent en masse d’un navire, se mélangent, puis doivent retrouver immédiatement leur place tactique sur un axe vers l’intérieur des terres.
Pourquoi le Griffon est un bon testeur de vérité
Le Griffon, c’est un transport blindé 6×6 pensé pour remplacer un parc vieillissant, mais aussi pour changer le “comment” de la guerre terrestre : plus de données, plus de liaisons, plus de protection contre les menaces du quotidien. Avec ses variantes, il devient une brique d’un système : transport, poste de commandement, évacuation, observation, appui. Dans ce monde-là, un véhicule n’est pas seulement une coque et un moteur : c’est un nœud dans un réseau. Sur une plage, cette philosophie est mise à nu. Un engin amphibie, un navire de débarquement, un hélicoptère et un chasseur peuvent faire leur part, mais si le véhicule terrestre ne suit pas, tout s’étire. Et quand ça s’étire, on paie en exposition. D’où l’intérêt du test : vérifier que l’ergonomie, la robustesse, les procédures et la gestion des équipages tiennent le choc en conditions denses, bruyantes et contraintes.
Le vrai nerf : l’air et la mer fabriquent du temps… ou en perdent
Dans une manœuvre mer-terre, l’air sert d’abord à créer une bulle : supériorité, surveillance, pression. Cela peut venir d’une base à terre, d’un groupe aérien embarqué, ou d’un mix des deux. Le but n’est pas de “faire des passes” : c’est de réduire l’incertitude, de protéger la zone de débarquement, et d’empêcher l’adversaire de s’installer sur la plage avec ses capteurs et ses feux. La mer, elle, est une usine à contraintes : espace compté, ponts saturés, météo, horaires, fenêtres de sécurité. Tout se joue sur la mécanique des flux. Une capacité amphibie crédible, ce n’est pas seulement des navires, c’est une méthode pour synchroniser les sorties, éviter le bouchon, préserver les engins et garder une option de repli. Là encore, l’enjeu est le temps, la sécurité et la continuité de la manœuvre.
Le piège le plus sournois : la logistique qui suit (ou qui casse)
Débarquer des blindés sans une logistique qui suit, c’est débarquer des problèmes. Car une tête de pont n’est pas une photo : c’est un organisme qui doit respirer. Carburant, munitions, maintenance, évacuations, transmissions : tout doit circuler, sous contrainte, avec des routes limitées et des menaces partout. La logistique est le premier domaine où l’on perd le rythme et où l’on expose le soutien. C’est pour cela que ces séquences valent plus qu’un simple “test amphibie”. Elles mesurent si l’armée sait faire durer l’effort, pas seulement réussir un coup. Une force qui “dure” sait remplacer un pneu, relancer une radio, dépanner un système, réorganiser un convoi, sans arrêter l’ensemble. Le débarquement devient alors une rampe vers l’intérieur des terres, et non un cul-de-sac.
Ce que les alliés viennent vraiment regarder
Quand des partenaires s’entraînent ensemble, ils ne viennent pas seulement “faire acte de présence”. Ils viennent comparer des standards : procédures, interopérabilité, réactivité. Dans une coalition, le pire scénario n’est pas l’absence de moyens : c’est la friction. Une liaison radio qui ne passe pas, un format de données qui ne s’échange pas, une règle d’engagement mal comprise, et le tempo s’effondre. Dans ce cadre, la séquence mer-terre est un examen impitoyable. Elle force à articuler des chaînes différentes : marine, armée de terre, armée de l’air, parfois cyber et espace en soutien. Elle oblige aussi à parler le même langage tactique sous pression. Le Griffon, avec son intégration au système Scorpion, devient un marqueur : est-ce que le numérique accélère vraiment, ou est-ce qu’il ajoute des dépendances difficiles à gérer au moment le plus critique.
Dates et séquences clés
Même sans entrer dans la mécanique interne de l’exercice, quelques repères suffisent pour comprendre le rythme et la logique de la séquence. Dates, phases et objectifs structurent l’histoire plus que les slogans.
| Date | Séquence | Ce qui est testé | Pourquoi ça compte |
| 27 janvier 2026 | Départ du groupe naval depuis Toulon | Projection et montée en puissance | Mettre la force en mouvement sans se dévoiler inutilement |
| 8 février 2026 | Début de la phase d’entrée en théâtre | Coordination interarmées | Lier air, mer et terre dans une même manœuvre |
| 9 février 2026 | Débarquement des Griffon 6×6 | Bascule mer-terre | Le moment où l’on perd le tempo… ou où l’on le gagne |
| 15 février 2026 | Fin de la séquence d’entrée | Relance vers l’intérieur | Prouver qu’on peut continuer, pas seulement débarquer |
| Jusqu’au 30 avril 2026 | Cycle prolongé d’entraînement | Endurance et soutien | Tester la durée, la régénération, la logistique |
Source : Etat-major des armées