Actualité

Actualité internationale

Armées

Marines militaires

La Corée du Sud pousse son offre de sous-marins au Canada : derrière ce contrat historique, c’est l’Arctique, l’industrie et 40 ans de souveraineté qui se jouent

Publié le

Said LARIBI

Said LARIBI

• Temps de lecture

placeholder

Ottawa s’approche d’un choix à environ 38 milliards d’euros qui ne décide pas seulement d’un futur sous-marin, mais d’une capacité nationale à patrouiller loin, longtemps, et à ne plus dépendre …

La Corée du Sud pousse son offre de sous-marins au Canada : derrière ce contrat historique, c’est l’Arctique, l’industrie et 40 ans de souveraineté qui se jouent

Ottawa s’approche d’un choix à environ 38 milliards d’euros qui ne décide pas seulement d’un futur sous-marin, mais d’une capacité nationale à patrouiller loin, longtemps, et à ne plus dépendre d’un calendrier de maintenance devenu un piège.

Des responsables canadiens se déplacent en Corée du Sud, visitent des chantiers, montent à bord d’un bâtiment en essais, et posent la question qui fâche : “pouvez-vous livrer vite, et tenir dans la durée ?” Le projet vise jusqu’à 12 sous-marins conventionnels, capables d’opérer dans un pays qui touche à trois océans, avec l’Arctique comme juge de paix. Séoul met en avant un modèle déjà lancé et une production en série, précisément ce que les programmes occidentaux peinent souvent à sécuriser. Au fond, le Canada n’achète pas un objet militaire : il achète une présence continue, une chaîne de soutien, et une marge politique face aux crises.

A lire aussi :

Une visite qui ressemble à une “dernière vérification” avant les offres finales

Quand un ministre ou un haut responsable va sur place, casque de chantier sur la tête et photos à bord, ce n’est plus du tourisme industriel. D’après la presse sud-coréenne, le Canada a intensifié les échanges de haut niveau autour du Canadian Patrol Submarine Project, présenté côté coréen comme un programme à 60 000 milliards de wons, soit environ 35 milliards d’euros au taux récent (ordre de grandeur). Le signal le plus parlant est le timing : ces visites se déroulent alors que le processus entre dans une phase où les délais et le risque industriel pèsent aussi lourd que la fiche technique. Un sous-marin, ce n’est pas une voiture : si la production cale, on ne “rattrape” pas facilement. Et quand la flotte actuelle vieillit, le trou capacitaire devient un fait politique, pas une ligne Excel. La visite annoncée à Geoje, chez Hanwha Ocean, s’inscrit précisément dans cette logique : voir le chantier, toucher la capacité, jauger la profondeur d’une chaîne d’approvisionnement.

La France pousse la Grèce à la décision la plus rentable de sa marine : 3 frégates de plus, mais surtout une filière locale capable d’encaisser 20 ans de tension

Quatre sous-marins, c’est souvent “un seul disponible” et c’est là que tout se casse

Le Canada opère aujourd’hui quatre sous-marins de classe Victoria. Officiellement, Ottawa a investi pour moderniser et maintenir cette flotte jusqu’au milieu des années 2030. Mais l’enjeu n’est pas de savoir s’ils existent sur une photo : l’enjeu, c’est la disponibilité réelle, semaine après semaine. Les sous-marins conventionnels exigent une maintenance lourde, des périodes en cale sèche, des pièces spécifiques, des équipages entraînés, et un écosystème industriel stable. Lorsque cet écosystème est fragile, la flotte devient une rotation permanente entre “en entretien”, “en essais”, “en remise en condition”. Résultat typique : une marine peine à générer plus d’un bâtiment pleinement opérationnel, ce qui réduit l’entraînement, use les équipages, et transforme la mission en exception. Ce n’est pas un problème de courage, c’est une mécanique de soutien et de planification. C’est précisément pour éviter ce piège que le CPSP parle d’un plafond à 12 unités. L’idée n’est pas d’empiler des coques : c’est de garantir une présence continue sur plusieurs façades maritimes, tout en absorbant l’entretien, la formation et les imprévus sans se retrouver à zéro.

L’Arctique n’est pas un décor : c’est un multiplicateur de contraintes (et donc un tri impitoyable)

Le mot “Arctique” sert souvent d’argument politique. Mais pour une flotte sous-marine, c’est d’abord un cahier des charges déguisé : distances immenses, météo rude, fenêtres logistiques étroites, et besoin de discrétion. Dans les travaux publics, on dirait “chantier difficile”. En sous-marin, cela veut dire : autonomie, fiabilité, capteurs robustes, et capacité à rester utile loin de chez soi. Plus l’Arctique redevient fréquentable, plus il redevient fréquenté. Le Canada se retrouve alors face à une équation simple : sans sous-marin crédible, la surveillance devient intermittente, donc contestable. Avec un sous-marin crédible, on gagne une capacité rare : observer, enregistrer, dissuader, sans escalade visible. C’est pour ça que les analyses canadiennes évoquent des sous-marins “conventionnels” mais pensés pour les réalités du grand Nord et de longues patrouilles.

Stephen Poirier, ministre canadien de l’Approvisionnement de la Défense nationale, et Kang Hoon-sik, chef de cabinet du président. [Facebook de Kang Hoon-sik]
Stephen Poirier, ministre canadien de l’Approvisionnement de la Défense nationale, et Kang Hoon-sik, chef de cabinet du président. [Facebook de Kang Hoon-sik]

L’offre sud-coréenne mise sur une chose qui compte plus que les slogans : une production déjà lancée

Séoul pousse notamment une plateforme de la famille KSS-III, avec la variante Batch-II mise en avant. Ce point est essentiel : le programme n’est pas un concept, il a déjà donné lieu à un lancement très médiatisé du premier Batch-II, le ROKS Jang Yeong-sil, en octobre 2025. Dans une compétition, “déjà lancé” veut dire : la conception a franchi une marche, la production a créé des routines, et les surprises sont plus limitées que sur une feuille blanche. Les Coréens vendent donc un triptyque maturité, cadence, preuve. Ils savent que le Canada redoute un scénario classique : signer, attendre, puis découvrir que tout glisse. Côté coréen, on parle aussi d’un calendrier de livraison mis en avant par l’industriel, avec une logique d’entrée en service avant l’horizon où les Victoria deviendront coûteux à prolonger, si un contrat arrive rapidement. Là encore, l’argument n’est pas glamour, mais c’est le plus décisif : le calendrier est une arme.

Le vrai champ de bataille, c’est l’industrie : offsets, soutien, et “profondeur” sur 30 à 40 ans

Le CPSP n’est pas seulement une acquisition militaire. C’est un pacte industriel et un contrat social : emplois, transferts, participation locale, maintenance lourde, formation. Une lecture récente dans la presse sud-coréenne souligne même que le Canada lie l’affaire à des exigences d’industrialisation et de retombées, au-delà du naval pur. Pourquoi cette obsession ? Parce que l’échec d’une flotte sous-marine est rarement une panne spectaculaire. C’est une érosion lente : pièces longues à obtenir, main-d’œuvre rare, planification trop optimiste, budgets qui dérapent, et “cannibalisation” entre coques. Le Canada veut donc acheter une résilience industrielle, pas uniquement une coque et des capteurs. Et c’est là que l’étiquette “environ 45 milliards de dollars” doit être lue correctement. À un taux récent d’environ 1 USD = 0,848 EUR, cela représente autour de 38 milliards d’euros. Dans ce montant, la part “visible” (les sous-marins) n’est qu’une portion : le reste, c’est le soutien, l’infrastructure, la formation, la montée en puissance. Autrement dit : ce qui décide si la flotte sera utile en 2038, pas seulement livrée en 2032.

La Corée du Sud intensifie ses efforts dans le domaine des sous-marins alors que le Canada est sur le point de conclure un accord naval de plusieurs milliards de dollars.
La Corée du Sud intensifie ses efforts dans le domaine des sous-marins alors que le Canada est sur le point de conclure un accord naval de plusieurs milliards de dollars.

Les rivaux sont sérieux, mais le critère final ressemble souvent à une question brutale : “qui peut tenir le tempo ?”

Même si la Corée du Sud fait beaucoup de bruit, elle n’est pas seule. Les analyses canadiennes évoquent une compétition internationale où l’Europe tient une place forte, notamment avec l’Allemagne comme rival majeur, et d’autres acteurs qui cherchent à se positionner. Dans ce type de programme, les “beaux” arguments techniques finissent souvent à égalité : discrétion acoustique, capteurs modernes, combat management system, interopérabilité. La différence se fait ailleurs : capacité à produire, à livrer, à soutenir. Le Canada veut éviter le piège où le choix “parfait sur le papier” devient un cauchemar d’intégration et de retards. C’est pour cela que la stratégie canadienne, selon certaines lectures, s’oriente vers du “military off-the-shelf” (MOTS) autant que possible : réduire le risque de développement, acheter du prouvé, et adapter sans réinventer.

La flotte de guerre américaine franchit un « Rubicon technologique » en devenant la première à déployer des navires de surface autonomes dans un groupe aéronaval

Ce que le Canada achète réellement : une présence continue, et la liberté de dire “non” quand la pression monte

Vu de loin, c’est un débat de marins. Vu de près, c’est une décision de politique étrangère. Une flotte sous-marine crédible donne au Canada une capacité de renseignement, de contrôle des approches maritimes, et de contribution OTAN qui ne dépend pas d’un avion ravitailleur ou d’une base avancée. Elle donne aussi un levier silencieux : pouvoir observer sans provoquer, pouvoir signaler sans escalader. Dans un monde où la mer redevient un espace de rivalité, cette capacité vaut plus que son coût budgétaire, parce qu’elle pèse sur le calcul adverse. C’est là que l’offre sud-coréenne devient intéressante : elle promet non seulement un objet, mais une trajectoire. Et le Canada, manifestement, veut une trajectoire qui évite le trou noir des années 2030.

Repères : dates et jalons qui structurent le dossier (Canada et offre coréenne)

Date Événement Pourquoi c’est clé
Juin 2017 Le Canada annonce vouloir moderniser et opérer les Victoria jusqu’au milieu des années 2030 Gagner du temps, mais pas résoudre le problème de fond
Juillet 2024 Annonce canadienne visant jusqu’à 12 sous-marins (CPSP) Passage à une logique de présencecontinue
Septembre 2024 Demande d’informations (RFI) pour cadrer le programme Filtrer les offres et verrouiller l’architecture
22 octobre 2025 Lancement du ROKS Jang Yeong-sil (KSS-III Batch-II) Preuve de maturité industrielle côté coréen
1 février 2026 Presse coréenne : visite canadienne et phase décisive Le Canada entre dans la zone “choix et risques”
2 février 2026 Presse : retombées industrielles au cœur des discussions L’achat devient un débat d’offsets et de souveraineté

 

Source : MAEIL BUSINESS NEWSPAPER

À propos de l'auteur, Said LARIBI