À Grafenwöhr, les PzH 2000 italiens ne viennent pas “cocher une case” : ils servent de laboratoire grandeur nature pour une idée simple et brutale, rendre les feux plus rapides que la détection ennemie, grâce à des réseaux, des procédures communes et un tempo qui protège autant qu’il détruit.
Une pièce d’artillerie moderne ne gagne plus en tirant plus fort, mais en tirant au bon moment, au bon endroit, puis en disparaissant avant la riposte. C’est exactement l’esprit de l’entraînement multinational Dynamic Front 26, où l’Italie a engagé ses canons automoteurs PzH 2000 en Allemagne, à Grafenwöhr, le 8 février 2026. Derrière les images, l’objectif est clair : apprendre à coordonner des feux entre pays, à travers des réseaux et des chaînes de décision compressées. Parce que dans une guerre haute intensité en Europe, l’artillerie qui reste statique devient une cible.
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Ce que l’Italie “montre” vraiment en tirant à Grafenwöhr
Le fait marquant, ce n’est pas l’Italie qui tire en Allemagne. C’est l’architecture qu’elle vient éprouver : une chaîne complète allant de la planification à l’exécution, sous contrainte de temps, de terrain, et de coordination multinationale. Dynamic Front 26 est pensé pour mettre la pression sur la mécanique invisible qui fait la différence : demandes de tir, priorisation, validation, transmission, exécution, puis dispersion. L’autre message est plus froid : l’OTAN cherche des feux capables de “respirer” sur un théâtre vaste, avec des unités qui se déplacent, se cachent, se ravitaillent, et recommencent. Les images tournées à Grafenwöhr servent aussi à illustrer cette logique de manœuvre, avec des séquences de déploiement et de mise en batterie montrées dans le cadre de l’exercice. Mobilité, cadence, discipline.
Le PzH 2000, ou la vitesse comme bouclier
Si le PzH 2000 reste une référence, ce n’est pas parce qu’il est “spectaculaire”. C’est parce qu’il a été conçu pour le tempo. Son canon de 155 mm au standard OTAN, sa conduite de tir numérique et son chargement automatisé existent pour une raison : sortir des obus rapidement, sans épuiser l’équipage, puis repartir. Sur le papier, on parle de rafales très élevées, typiquement citées à “trois coups en quelques secondes” et une cadence soutenue à deux chiffres selon le régime de tir. Dans une guerre saturée de radars de contre-batterie et de drones, ce qui tue une batterie, c’est le délai. Le PzH 2000 a donc été pensé comme un nœud de feu qui se déplace avec les forces lourdes, pas comme une pièce qui attend la mission. Son principe implicite : frapper, se déplacer, survivre.
“Tirer et filer” n’est plus une tactique, c’est une obligation
Le tir d’artillerie moderne déclenche une réaction presque automatique : détection acoustique, radar de trajectographie, corrélation, puis contre-feu ou munition rôdeuse. Plus la pièce reste en place, plus elle s’expose à une “facture” brutale. C’est pour ça que les exercices comme Dynamic Front 26 s’attachent à la chronométrie réelle : temps d’arrivée sur position, temps de préparation, temps entre mission et coups partis, puis temps de décrochage. Fenêtre, signature, risque. Et c’est là que l’entraînement multinational devient un piège utile : la friction augmente dès qu’on empile des nations, des procédures, des réseaux, des priorités. Le but est précisément de faire craquer ces points faibles en temps de paix, pour ne pas les découvrir au moment où chaque minute coûte des véhicules, des équipes, et des kilomètres de terrain.
L’interopérabilité des feux : le vrai “gros calibre” de l’OTAN
Coordonner l’artillerie entre pays, ce n’est pas juste parler anglais à la radio. C’est partager des données de mission entre systèmes de conduite de tir différents, de manière sécurisée, standardisée, et assez rapide pour que la mission soit encore pertinente quand elle arrive. C’est tout l’intérêt d’initiatives comme ASCA, conçues pour permettre l’échange de missions entre partenaires via des interfaces communes. Dans la pratique, cela permet de faire circuler une demande de tir et de la faire exécuter par la batterie la mieux placée, pas forcément celle de la même nation. On passe d’une logique “chacun ses feux” à une logique “feux distribués”, où l’artillerie devient une ressource de théâtre. Réseau, procédure, délai.
Pourquoi l’Europe redevient un théâtre d’artillerie “à grande échelle”
Le retour de la guerre longue en Europe a remis l’artillerie au centre, non pas comme symbole, mais comme outil de masse, de précision et d’interdiction. Les armées redécouvrent une évidence : tenir un front, couvrir une manœuvre, casser une attaque mécanisée ou aveugler un adversaire, tout cela réclame des feux robustes, répétables, et capables de durer. Stocks, logistique, usure. Dynamic Front 26 est aussi une réponse à un problème très concret : si les feux restent nationaux, on perd du temps et on gaspille des opportunités. Si les feux deviennent réellement multinationaux, on gagne en densité, en flexibilité, et en résilience, à condition d’avoir la discipline technique et doctrinale qui va avec.
L’Italie et son angle mort évité : la munition compte autant que le tube
Un canon, c’est une promesse. La munition, c’est l’effet réel. L’Italie a un intérêt évident à s’insérer dans une architecture OTAN des feux, parce que son artillerie lourde doit pouvoir contribuer au-delà d’un secteur étroit, et frapper à distance avec une logique de précision. Cela passe par des munitions compatibles, des tables de tir partagées, des procédures d’identification strictes, et une chaîne de validation qui ne s’effondre pas sous pression. Précision, portée, coordination. Même sans entrer dans un catalogue d’obus, la tendance est claire : les armées cherchent à étendre l’effet utile des 155 mm, soit par meilleure précision, soit par portée accrue, soit par une combinaison des deux. Et plus on allonge la distance, plus la qualité des données et des réseaux devient décisive. Autrement dit : la guerre des feux est devenue une guerre de systèmes.
Tableau des dates et des “moments clés” à retenir
| Date | Lieu | Ce que ça dit réellement |
| 5 février 2026 | Grafenwöhr (Allemagne) | Séquences de manœuvre et préparation dans le cadre de Dynamic Front 26, accent sur la mise en place et la mobilité |
| 8 février 2026 | Grafenwöhr (Allemagne) | Tirs des PzH 2000 italiens, validation de la chaîne feux en environnement multinational |
| 2022 (repère doctrinal) | Cadre OTAN | ASCA comme brique d’échanges de missions entre systèmes de tir partenaires, logique “mission partner” |
Ce que cet entraînement prépare, au fond : durer sous surveillance permanente
L’ennemi moderne ne “cherche” plus : il observe en continu, avec drones, satellites, radars, capteurs passifs, cyber, et renseignement partagé. La question n’est donc plus “peut-on tirer ?” mais “peut-on tirer sans se faire attraper ?”. C’est exactement ce que symbolise un automoteur comme le PzH 2000 dans un exercice multinational : il sert à mesurer la capacité d’une coalition à produire des effets, puis à rester en vie. Survie, tempo, friction. Et c’est là que l’exercice devient politique : une artillerie capable de se coordonner au-delà des frontières, de tirer vite, de se déplacer vite, et de se ravitailler vite, c’est une dissuasion concrète. Pas un slogan. Une mécanique.
Source : Defence Watch