Ce nouveau concept américain qui n’est ni un bateau ni un avion fait « carton plein » avec 8,6 milliards d’euros de commandes civiles et militaires : le Seaglider

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

Ce nouveau concept américain qui n'est ni un bateau ni un avion a déjà engendré pour 8,6 milliards d'euros de commandes civiles et militaires : le Seaglider

Bateau, hydrofoil, avion : voici les Seagliders, ces engins improbables qui veulent transformer le transport côtier mondial.

À première vue, on dirait un petit avion à hélice posé sur la mer mais à y regarder de plus près on remarque qu’il flotte comme un bateau. Quand la vitesse augmente, des foils se déploient sous la coque, l’engin se soulève alors hors de l’eau et glisse sur ces ailes immergées, comme les hydroptères qu’on a connus sur les liaisons rapides en Méditerranée ou en mer Égée. Ce n’est donc ni tout à fait un bateau ni complètement un avion, c’est un Seaglider et il nous vient d’une start-up américaine nommée REGENT Craft !

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Le 13 avril 2026, REGENT a réussi le premier vol en effet de sol de son drone militaire Squire, version autonome et armable de son appareil civil le Viceroy. Le contrat avec le US Marine Corps atteint désormais 15 millions de dollars (environ 12,7 millions d’euros), et le carnet de commandes commerciales dépasse les 10 milliards de dollars pour près de 600 engins, le tout sans avoir encore livré un seul appareil à un client c’est dire le niveau de confiance accordé à ce nouveau Léviathan !

La France reste l’une des quatre nations capables de projeter 700 hommes à l’autre bout de la planète en quelques heures comme le prouve encore l’exercice Libecciu

Une vieille idée russe que personne ne voulait croire

Pour comprendre comment les ingénieurs de REGENT ont eu l’idée de faire voler un bateau, il faut remonter aux années 1930. À cette époque qu’un ingénieur finlandais nommé Toivo Kaario théorise l’effet de sol marin : un avion volant à très basse altitude au-dessus d’une surface plane bénéficie d’une portance augmentée et d’une traînée réduite, parce que l’air ne peut pas s’échapper sous les ailes. Cela signifie tout bêtement qu’avec la même puissance, on transporte plus et plus loin.

Les premiers à exploiter sérieusement le concept sont les Soviétiques, dès les années 1960. Sous la direction de l’ingénieur Rostislav Alexeyev, l’URSS construit des engins gigantesques baptisés « Ekranoplans ». Le plus impressionnant, le KM (Korabl Maket), était un monstre de 544 tonnes et 92 mètres de long, qui volait à quelques mètres au-dessus de la Caspienne à 500 km/h. Les services de renseignement américains, qui le repèrent sur images satellites en 1967, l’appellent le « Caspian Sea Monster ». Personne à Washington ne comprend ce que c’est ni à quoi ça sert.

L’effondrement de l’URSS en 1991 fait disparaître la filière. Les Ekranoplans rouillent dans les ports russes pendant trente ans.

Les années 2020 voit cependant l’idée réémerger de nulle part et plusieurs équipes dans le monde se mettent à reprendre l’idée, mais cette fois avec la technologie du XXIe siècle : propulsion électrique, matériaux composites, avionique numérique, batteries lithium-ion. La plus avancée semble donc venir de chez REGENT Craft.

Flotter, foiler, voler : la promesse en trois actes

L’idée centrale du Viceroy est ingénieuse. Plutôt que de fonctionner exclusivement en effet de sol comme les Ekranoplans soviétiques (qui devaient théoriquement décoller depuis l’eau, ce qui posait des problèmes massifs de stabilité au démarrage), le Seaglider utilise trois modes successifs.

  • Premier mode : flotter. L’engin sort du quai comme un bateau classique, sur sa coque. Vitesse réduite, manœuvrabilité maximale, accès aux ports existants sans aménagement particulier. Pour le passager, c’est l’embarquement habituel sur une vedette.
  • Deuxième mode : foiler. Quand la vitesse augmente, des foils se déploient sous la coque. L’engin se soulève hors de l’eau et glisse sur ces ailes immergées, comme les hydroptères qu’on a connus sur les liaisons rapides en Méditerranée ou en mer Égée. Vitesse intermédiaire, consommation énergétique réduite.
  • Troisième mode : voler. Une fois en pleine eau, les foils se rétractent. L’engin décolle pour de vrai et entre dans le régime d’effet de sol, à quelques mètres au-dessus de la surface, où il atteint son régime de croisière à 290 km/h.
Le Viceroy pourra théoriquement embarquer 12 passagers + 2 membres d'équipage - crédit : REGENT Craft
Le Viceroy pourra théoriquement embarquer 12 passagers + 2 membres d’équipage – crédit : REGENT Craft

Voici la fiche technique des deux produits de REGENT Craft :

Caractéristique Viceroy (civil) Squire (militaire)
Capacité 12 passagers + 2 équipages Drone autonome, 23 kg de charge
Vitesse maximale 290 km/h (180 mph) 130 km/h (70 nœuds)
Autonomie 290 km (180 miles) 185 km (100 milles nautiques)
Propulsion 100 % électrique, batteries lithium-ion 100 % électrique
Modes d’opération Float, foil, fly Effet de sol autonome
Signature détection Sous les radars, au-dessus des sonars Furtif radar et sonar
Émissions Zéro Zéro
Infrastructure Quai standard, pas de piste Eau, pas de piste
Premier vol effet de sol 2025 (essais en cours) 13 avril 2026
Prix unitaire estimé 5 à 8 M$ (4 à 7 M€) Non communiqué

L’avantage économique est considérable. Un vol suur le Viceroy coûterait environ moitié moins qu’un billet d’avion sur une distance équivalente, selon REGENT. Il ne nécessite ni piste, ni aéroport, ni contrôle aérien, s’amarre à n’importe quel quai existant et se recharge sur les bornes électriques des marinas, tout en consommant à peu près dix fois moins d’énergie qu’un hélicoptère pour la même mission.

Le pari militaire : l’Indo-Pacifique en ligne de mire

Si REGENT attire les regards en ce moment, c’est aussi parce que les militaires américains se sont mis sur le coup. Le US Marine Corps Warfighting Lab a signé un premier contrat de 4,75 millions de dollars en 2024 pour valider la faisabilité technique du Viceroy. En mars 2025, le contrat a été étendu à 10 millions de dollars pour une phase 2 axée sur les missions de défense. REGENT confirme désormais détenir un contrat total de 15 millions de dollars avec les Marines.

L’intérêt militaire est facile à comprendre. Le Squire, version autonome du Seaglider, peut transporter des fournitures médicales, des munitions ou des soldats blessés sur 185 kilomètres, à 130 km/h, sous les radars adverses, en zone côtière contestée. Pour le théâtre Indo-Pacifique, où les distances entre îles sont précisément dans cette gamme (Taïwan-Philippines, archipels japonais, mer de Chine), c’est l’engin rêvé. Pas besoin de piste à construire ou à défendre, pas de signature thermique d’un hélicoptère, pas de bruit perceptible à plusieurs kilomètres comme un V-22 Osprey.

Le premier vol en effet de sol du Squire, le 13 avril 2026, a été revendiqué par REGENT comme « le premier vol aux États-Unis d’un appareil de défense à effet de sol ». Le geste fondateur d’une catégorie nouvelle.

Côté investisseurs, la liste parle d’elle-même : Lockheed Martin, In-Q-Tel (le fonds d’investissement de la CIA), Founders Fund (Peter Thiel), Mark Cuban, Point72 (Steve Cohen). Quand le complexe militaro-industriel américain et la Silicon Valley misent sur le même projet, c’est rarement par hasard.

Le carnet de commandes affole les compteurs

Si la partie militaire pourrait rapidement donner des résultats financiers, c’est davantage le côté civil qui rend la trajectoire de REGENT particulièrement intéressante. Le carnet de commandes commerciales dépasse aujourd’hui 10 milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) pour environ 600 engins avec de grands noms comme :

Acteur Pays Secteur Statut
Mokulele Airlines / Southern Airways USA (Hawaï) Compagnie aérienne 1er client livré, commande ferme
Brittany Ferries France Ferries Commande ferme (12 Seagliders)
FRS Allemagne Ferries Commande ferme
Mesa Airlines USA Compagnie aérienne Commande ferme + investisseur
UrbanLink Air Mobility USA (Floride) Mobilité urbaine Commande ferme (27 Seagliders)
XXV USA Club privé Commande ferme (30 Seagliders)
Ocean Flyer Nouvelle-Zélande Transport côtier Commande ferme
INAEC Aviation Philippines Aviation Accord pour livraisons
TotalEnergies France Énergie Partenariat stratégique (sept. 2022)
Ørsted Danemark Éolien offshore Partenariat stratégique
ADNOC Émirats arabes unis Pétrole-gaz Partenariat stratégique
NEOM Arabie saoudite Mégaprojet Partenariat + investisseur
Aramex Émirats arabes unis Logistique Partenariat stratégique
MOL (Mitsui O.S.K. Lines) Japon Transport maritime Partenariat + investisseur
Japan Airlines Japon Compagnie aérienne Investisseur stratégique
Alaska Airlines USA Compagnie aérienne Investisseur stratégique
Lockheed Martin USA Défense Investisseur stratégique
In-Q-Tel USA (fonds CIA) Renseignement Investisseur stratégique
US Marine Corps USA Défense Contrat développement (15 M$)

L’engin est suffisamment générique pour s’adapter à de nombreux usages, et c’est ce qui le rend particulièrement attractif pour une pluralité de clients aux profils très différents.

L’usine se construit en parallèle. 23 700 mètres carrés dans le Quonset Business Park à North Kingstown, opérationnelle en 2026 pour assemblage final et essais. Premières livraisons commerciales annoncées pour 2027.

Et après ?

Reste à voir si le pari tiendra et plusieurs questions méritent vigilance. D’abord la certification réglementaire : le Seaglider n’est ni un avion (FAA) ni un bateau (US Coast Guard). REGENT travaille avec la Coast Guard sur un « Design Basis Agreement », mais le cadre légal reste à inventer pays par pays. Pour la France, par exemple, ce sera à la DGAC et à la Direction des affaires maritimes de trancher et on imagine volotniersl a difficulté de faire valider par des administrations différentes un OVNI comme le Seaglider !

Ensuite l’industrialisation. Passer de zéro livraison aujourd’hui à 600 engins fabriqués dans la décennie, c’est très ambitieux et on compte pas mal d’exemples de start-ups qui ont raté ce virage comme l’entreprise américaine Lilium qui s’est retrouvée en liquidation fin 2024 malgré 1,4 milliard de dollars levés.

Enfin la concurrence. La Chine a montré son propre Ekranoplan début 2024 (le « Bohai Sea Monster » repéré sur images satellites). Hyundai travaille aussi sur un projet similaire et plusieurs start-ups américaines pourraient surgir. La fenêtre d’avance technologique est réelle, mais pas éternelle.

Reste qu’à ce jour, REGENT est le seul acteur au monde à avoir fait voler un Seaglider civil opérationnel et un drone militaire dérivé. C’est précisément cette double capacité, civile et militaire, qui rend le pari particulièrement séduisant pour les investisseurs et les militaires. Si l’entreprise réussit à industrialiser sa promesse, elle pourrait ouvrir une catégorie entière de mobilité maritime que personne n’avait imaginé voir revivre depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Soixante ans après le « Caspian Sea Monster », c’est l’Amérique qui pourrait bien faire renaître l’idée géniale que les Russes avaient enterrée !

Sources :

  • REGENT Craft, Site officiel — Page produit Viceroy et programme Defense
    https://www.regentcraft.com
    Caractéristiques techniques du Seaglider Viceroy, carnet de commandes commerciales (10 milliards de dollars) et liste des partenaires et investisseurs.
  • Defence Blog (Dylan Malyasov), New U.S. autonomous Squire Seaglider conducts test flight (13 avril 2026)
    https://defence-blog.com/new-u-s-autonomous-squire-seaglider-conducts-test-flight/
    Article de référence sur le premier vol en effet de sol du drone militaire Squire et le positionnement de REGENT pour le théâtre Indo-Pacifique.
  • Wikipédia, Wing-In-Ground Effect Vehicle (Ekranoplan)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ekranoplane
    Référence historique sur les engins à effet de sol soviétiques (KM, Orlyonok, Lun), leur conception par Rostislav Alexeyev et leur héritage technique.

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron