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Ce français a eu l’idée la plus folle de l’histoire de l’armement : un train d’assaut blindé de plus de 60 tonnes mais qui n’aura malheureusement jamais vu le jour

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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L’histoire oublié du Le char-train français qui n’a jamais vu le jour. Imaginez un train, un véritable monstre blindé articulé, fait pour grimper des falaises, franchir des fossés, disperser des …

Ce français a eu l'idée la plus folle de l'histoire de l'armement : un train d'assaut blindé de plus de 60 tonnes mais qui n'aura malheureusement jamais vu le jour

L’histoire oublié du Le char-train français qui n’a jamais vu le jour.

Imaginez un train, un véritable monstre blindé articulé, fait pour grimper des falaises, franchir des fossés, disperser des gaz défensifs et aligner des tirs depuis plusieurs tourelles. Nous sommes en 1944, la France se libère, et un homme, Victor-Barthelemy Jacquet, dépose un brevet à peine croyable de « train d’assaut ». Un projet isolé, extravagant, et totalement ignoré par l’Histoire qui méritait mieux qu’être reléguée aux oubliettes de l’histoire !

Qui était cet ingénieur parisien dont on ne sait presque rien, sinon qu’il conçut l’un des chars les plus déroutants jamais imaginés ? Voici l’histoire méconnue du tank qui se prenait pour un train !

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Victor-Barthelemy Jacquet n’a pas laissé son nom dans les manuels d’histoire militaire. Ni industriel célèbre, ni officier de renom, il est pourtant l’auteur de plusieurs brevets techniques entre 1922 et 1944. On sait que peu de choses lui. Un site généalogique suggère qu’il serait né en 1883 à Montbrison et mort à Paris en 1947, après avoir combattu en 1914–1918.

La seule chose qu’on sait de source sûre en revanche, c’est qu’en 1944, à 61 ans, alors que la France vit sa libération, Jacquet a conçu un engin aussi surprenant qu’ambitieux : un véhicule de combat articulé, long de 6 à 7 mètres, composé de trois « cabines » blindées, chacune dotée de chenilles et d’une tourelle, un véritalbe système cybernétique avant l’heure ! L’ensemble aurait été relié par des articulations hydrauliques, permettant une souplesse de mouvement inédite pour un tel colosse à l’époque (toujours « théoriquement »).

Il n’en existera jamais qu’un plan, et pourtant, ce dessin fascine jusqu’à nos jours tous les fans de bizarreries d’ingénierie !

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Trois cabines pour dominer le terrain

Le train d’assaut est composé de trois modules articulés :

  • La cabine avant, plus petite et inclinée, agit comme un « nez » permettant d’amorcer la montée ou d’entrer dans un fossé.
  • La cabine centrale, plus massive, contient le moteur, la transmission principale, la position du pilote et une tourelle. C’est le cœur du système.
  • La cabine arrière, plus haute, stabilise l’ensemble et accueille un canon de 75 mm… braqué vers l’arrière.

Chaque module est équipé de son propre système de chenilles, de suspension, et d’une tourelle. Les cabines sont reliées entre elles par des sphères articulées, agissant comme des genoux mécaniques. Grâce à l’hydraulique, ces articulations peuvent se verrouiller, facilitant le franchissement d’obstacles verticaux ou le passage au-dessus de tranchées.

Le char-train de Victor-Barthelemy Jacquet (Brevet : FR992901)
Le char-train de Victor-Barthelemy Jacquet (Brevet : FR992901)
Cabine Rôle Spécificité
Avant Franchissement / mitraillage Inclinaison vers le sol, tourelle très basse
Centre Propulsion / conduite Moteur, boîte de vitesses, pilote, canon léger
Arrière Soutien / recul Canon de 75 mm fixe orienté vers l’arrière

L’idée, sur le papier, est brillante : un véhicule capable de s’adapter au relief comme un insecte segmenté, d’attaquer en montée, de reculer en tirant. Dans la réalité, ce serait un cauchemar logistique.

Un char conçu comme une usine roulante

Le système de propulsion imaginé par Jacquet repose sur un moteur central dont la puissance est transmise aux trois cabines via un réseau de cardans, différentiels et arbres secondaires. Une complexité mécanique qui pose question : comment aurait-on entretenu un tel engin en première ligne ?

Le poste de pilotage est situé dans la tourelle centrale, offrant une visibilité presque nulle sur la route à cause de la cabine avant. Les leviers de freinage, de direction et de commande hydraulique rendent la conduite plus proche du pilotage d’un sous-marin articulé que d’un char traditionnel.

Quant à la suspension, elle s’appuie sur un jeu complexe de bogies à ressorts elliptiques croisés, permettant à chaque cabine d’absorber les irrégularités du terrain indépendamment. Cela assure une mobilité correcte sur sol accidenté, mais la fiabilité d’un tel système sous feu ennemi reste incertaine.

Un armement aussi étrange que son châssis

Jacquet ne précise pas les modèles d’armement, mais ses schémas et descriptions évoquent :

  • Quatre mitrailleuses, probablement Hotchkiss, réparties sur les flancs et les tourelles ;
  • Deux canons : un léger en tourelle centrale, un 75 mm à l’arrière, tirant vers l’arrière hors tourelle ;
  • Un mystérieux dispositif de « gaz ou liquides sous pression » destiné à la défense rapprochée — peut-être un lance-flammes, ou un système chimique de dissuasion.
Type Localisation Utilisation
Mitrailleuses Cabines 1, 2 et 3 Dissuasion infanterie
Canon léger Cabine 2 (tourelle centrale) Tir d’appui frontal
Canon de 75 mm Cabine 3 (arrière fixe) Repli / appui arrière
Arme chimique (?) Cabine centrale Défense de zone rapprochée

Ce déploiement est déroutant : le canon principal ne se trouve pas dans une tourelle, et pointe vers l’arrière. Pour tirer, il faut manœuvrer tout le train. Les tourelles elles-mêmes sont exiguës, et cohabitent avec les postes de conduite, limitant la place pour un chargeur ou un tireur.

Quel poids et quelle puissance ?

Évaluer le poids réel du train d’assaut de Jacquet relève du casse-tête, mais tentons l’exercice. Chaque cabine est blindée, motorisée, équipée de chenilles, d’un armement et d’une tourelle. Si l’on prend pour référence les chars français de la même époque, comme le B1 bis (31 tonnes pour 6,5 mètres de long), on peut estimer que la cabine centrale seule, qui contient le moteur et la mécanique principale, devait avoisiner les 25 à 30 tonnes. Les cabines avant et arrière, plus petites mais également blindées, représenteraient chacune environ 15 à 18 tonnes. On dépasse donc aisément les 60 tonnes pour l’ensemble et cela sans prendre en compte les réserves de carburant, les munitions, l’équipage et les systèmes hydrauliques d’articulation.

Avec un tel poids, la consommation aurait été astronomique : un moteur de 300 à 400 chevaux aurait suffi à peine à mouvoir l’ensemble à basse vitesse, avec une autonomie probablement inférieure à 100 kilomètres sur route, et bien moindre en tout-terrain. Le volume de carburant nécessaire (sans doute plusieurs centaines de litres) aurait rendu toute opération prolongée très dépendante de la logistique, dans un contexte où même les unités classiques peinaient à être ravitaillées. En clair, le train d’assaut aurait été assoiffé, lent, difficile à transporter, et dépendant d’un soutien qu’aucune armée en guerre n’aurait pu lui offrir.

Dix hommes pour une chimère

À l’inverse des chars contemporains aux équipages réduits (entre 4 et 5 hommes pour un Sherman, un T-34 ou un Panther), le train d’assaut de Jacquet aurait nécessité au moins 8 à 10 opérateurs.

  • Cabine 1 : un mitrailleur et un observateur
  • Cabine 2 : conducteur, commandant, deux mitrailleurs latéraux
  • Cabine 3 : un mitrailleur, deux servants pour le canon arrière

Une telle organisation rend le char vulnérable : chaque module doit rester en contact étroit, toute panne d’un élément isole les autres. En terrain miné, ou sous bombardement, un seul impact pourrait neutraliser l’ensemble.

La complexité de l’articulation, le surcoût d’entretien, la logistique d’équipage et le manque de standardisation auraient rendu sa production totalement irréaliste.

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Une idée brillante… sur le papier seulement

Ce qui rend ce projet fascinant, c’est qu’il incarne tous les paradoxes de l’innovation militaire. L’articulation offre une manœuvrabilité rare. Le design modulaire anticipe des véhicules modernes robotisés ou segmentés. Mais le tout repose sur une technologie non maîtrisée, un usage tactique flou, et une surenchère de complications techniques.

D’autres avant Jacquet avaient pensé à l’articulation : le colonel Crompton en 1915, le système Delahaye en 1918, les chaînes avant du Saint-Chamond. Tous rêvaient de machines capables d’avaler les tranchées comme des lézards mécaniques.

Jacquet aura tenté d’aller plus loin, mais seul, sans armée derrière lui, son char serpent n’aura jamais dépassé les archives de l’INPI. En juillet 1951, soit six ans après sa mort, son « train d’assaut », le brevet et acceptée et publiée. Une trace ténue d’un projet fou, témoin d’une époque où les rêves d’acier pouvaient, parfois, prendre la forme d’un train à chenilles !

Sources :

Image : Représentation d’artiste du train d’assaut de Victor-Barthelemy Jacquet (crédit : Forum-Militaire.fr)

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