Le Su-34 affiche une allonge rare pour un avion tactique, au point d’alimenter un récit spectaculaire : avec trois réservoirs externes, il atteindrait une portée de 8 000 km en convoyage. Mais entre une traversée “à vide” et une mission de combat, il y a un gouffre.
L’idée fait mouche parce qu’elle joue sur un malentendu : on confond souvent “portée de convoyage” et “portée de mission”. Oui, le Su-34 a été conçu comme un gros porteur de frappes, avec beaucoup de carburant interne et une logique d’endurance.
Oui, il peut exceptionnellement emporter des réservoirs externes géants, ce que les Russes font rarement sur leurs avions. Mais non, cela ne signifie pas qu’il peut attaquer à l’autre bout du monde sans soutien, ni sans compromis sévères.
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Un avion tactique qui emprunte des codes aux bombardiers
Le Su-34 est un chasseur-bombardier, mais il a une obsession de distance et de temps de présence qui le rapproche de certains bombardiers. Son endurance se prête aux missions de veille, de pénétration profonde et de patrouille longue, là où un avion plus léger doit vite compter sur un ravitailleur. Cette logique vient d’une tradition russe : privilégier le carburant interne, éviter les réservoirs externes qui ajoutent de la traînée et amputent les points d’emport. Le résultat, c’est un appareil qui “vit” loin de sa base plus facilement que beaucoup d’équivalents occidentaux, au moins sur le papier.
La filiation Su-27, le “grand corps” qui change tout
Le Su-34 dérive de la lignée Su-27, déjà connue pour sa taille et sa portée au XXe siècle. En grossissant encore, l’appareil a gagné de l’espace, donc du carburant, donc de l’allonge, au prix d’une masse et d’une complexité plus élevées. On parle d’un avion environ 50 % plus lourd que son prédécesseur, ce qui n’a de sens que si l’on transforme cette masse en autonomie utile. Les moteurs plus efficients et l’usage plus important de matériaux composites ont été pensés pour améliorer le rendement global. C’est une recette simple : un gros avion, optimisé pour avaler des kilomètres.
Les chiffres à retenir, 5 000 km en interne, 8 000 km avec réservoirs
En configuration “carburant interne”, la portée de convoyage du Su-34 est souvent estimée autour de 4 800 à 5 000 km. C’est déjà énorme pour un avion tactique. L’étape suivante, c’est la fameuse configuration avec trois réservoirs externes PTB-3000, chacun de 3 000 litres, soit 9 000 litres au total. Avec ces réservoirs, la portée de convoyage est parfois avancée à environ 8 000 km, en tenant compte des pénalités de poids et de traînée. C’est cette donnée qui permet le raccourci “Moscou–Washington”, mais elle décrit un vol optimisé, pas un profil de combat.

Le piège du mot “intercontinental”, et la réalité des missions
On qualifie souvent “intercontinentale” une portée au-delà de 5 500 km, ce qui met le Su-34 à la frontière du concept en convoyage, et nettement au-delà avec réservoirs. Le problème, c’est que le convoyage suppose un avion “propre”, sans manœuvres agressives, sans accélérations répétées, et surtout sans charge d’armement importante. Dès qu’on ajoute des missiles, des bombes, des brouilleurs, ou qu’on vole bas pour éviter la détection, la consommation grimpe. Autrement dit, le Su-34 peut traverser très loin, mais il ne peut pas “faire la guerre” à cette distance sans soutien. La nuance est technique, mais elle change tout.
À quoi sert alors une telle allonge si ce n’est pas pour frapper loin
Même sans armes, une longue portée peut avoir un intérêt opérationnel. Le Su-34 peut embarquer des nacelles de reconnaissance, des capteurs radar, photo ou électroniques, et jouer le rôle de plateforme de collecte à grande distance. Dans ce cas, l’avion devient un “camion à capteurs” capable d’aller observer, cartographier, ou écouter, sans dépendre immédiatement d’un ravitailleur. Ce n’est pas glamour, mais c’est utile, surtout pour des missions où l’objectif est d’étendre la présence, de surveiller une zone, ou de construire une image du champ de bataille.

La suite logique, missiles à très longue portée et moteurs plus efficients
La portée réelle d’un avion ne dépend pas seulement du carburant, mais aussi de ce qu’il emporte comme armements. L’intégration de missiles de croisière à très longue portée change l’équation : si l’avion peut tirer à plusieurs milliers de km, il n’a plus besoin de s’approcher autant. On parle aussi, côté russe, d’un possible saut moteur, avec l’idée d’adapter un moteur plus moderne issu d’un programme de chasseur plus récent, pour gagner en efficacité et réduire la maintenance. Si un tel moteur apportait un rendement supérieur, l’avion pourrait accroître son endurance ou emporter plus utile. Là encore, ce sont des promesses qui doivent survivre à l’usine.
Une portée qui compte aussi pour l’export, surtout dans les grands espaces
L’allonge du Su-34 intéresse mécaniquement les pays qui doivent couvrir des distances gigantesques, avec peu de bases et des zones peu denses. Un client export qui reçoit l’appareil en 2026 peut être attiré par cette capacité à patrouiller longtemps, à frapper loin, ou à faire de la reconnaissance sur de grandes lignes. Mais l’export, c’est aussi un test de réalité : disponibilité, soutien, pièces, formation, et capacité à générer des sorties. Une portée théorique ne vaut rien si l’avion reste au sol. Le vrai indicateur, c’est le couple endurance plus disponibilité.
| Configuration | Portée indicative | Ce que ça signifie |
| Carburant interne | 4 800 à 5 000 km | Très longue endurance tactique |
| 3 réservoirs externes (9 000 litres) | ~8 000 km | Convoyage très long, profil optimisé |
| Mission de combat lourde | variable | Dépend de l’armement et du profil |
Source : Military Watch Magazine