La Pologne muscle sa défense anti-drones avec un contrat stratégique à 1,4 milliard d’euros.
Le 30 janvier 2026, Varsovie a franchi un nouveau seuil dans sa préparation aux conflits de haute intensité en signant un contrat de 16 milliards de couronnes norvégiennes (environ 1,4 milliards d’euros) avec Kongsberg Defence and Aerospace. La Pologne a ainsi acté l’acquisition de 18 batteries de lutte anti-drones destinées à renforcer son dispositif de défense terrestre.
Le contrat, conclu avec l’Agence polonaise de l’armement et mené en partenariat avec le groupe public Polska Grupa Zbrojeniowa, s’inscrit dans le cadre du programme SAN (Systemy AntyDronowe). Un programme national conçu pour bâtir une défense anti-drones en profondeur, capable de protéger à la fois les forces terrestres, les unités de défense aérienne et les infrastructures critiques.
Lire aussi :
- La France veut couvrir son « angle mort » et achète en urgence 2 systèmes de lutte contre les drones
- Les navires français renforcent leur armement avec ce système d’autodéfense capable de tirer 180 coups par minute interceptant des drones sans appui extérieur
Le programme SAN, réponse directe aux leçons du champ de bataille ukrainien
Le programme SAN est le produit direct des retours d’expérience accumulés depuis 2022 en Ukraine. Là-bas, les drones de reconnaissance, les munitions rôdeuses et les essaims improvisés ont bouleversé la conduite des opérations, souvent à faible coût mais à fort impact.
Pour Varsovie, la leçon est claire : il ne suffit plus de disposer de systèmes sol-air classiques. : trop lents, trop chers, souvent inadaptés à des cibles petites, lentes et multiples. SAN vise donc à constituer une famille de systèmes complémentaires, capables de détecter, identifier et neutraliser des drones de classes I à III, y compris les munitions rôdeuses et les vecteurs opérant en saturation.
Le cœur du programme repose sur une logique de défense en couches, combinant capteurs, effecteurs et commandement numérique, déployables aussi bien en protection de sites fixes qu’en appui direct des forces manœuvrantes.
PROTECTOR : une tourelle pensée pour tirer… mais aussi pour chasser les drones
Au centre de la solution retenue par la Pologne se trouvent les systèmes PROTECTOR de Kongsberg. À l’origine, ces tourelles téléopérées ont été conçues pour fournir une puissance de feu précise aux véhicules blindés. Mais leur architecture modulaire et leur numérisation avancée en ont fait une base idéale pour des missions anti-drones.
Dans le cadre du programme SAN, les PROTECTOR sont adaptés à la lutte CUAS (Counter-Unmanned Aerial Systems), avec l’intégration de capteurs électro-optiques, de systèmes de poursuite automatisés et de multiples types d’effecteurs. La version MCT30, tourelle moyenne téléopérée, illustre cette approche : non habitée, entièrement numérisée, capable de suivre des cibles aériennes à faible signature dans des environnements complexes.
Fiche technique – Kongsberg PROTECTOR (Remote Weapon Systems) :
| Élément clé | Donnée essentielle |
|---|---|
| Type de système | Tourelle téléopérée (RWS) |
| Mission principale | Protection rapprochée, appui-feu et lutte anti-drones |
| Mode d’emploi | Opération depuis l’intérieur du véhicule ou à distance |
| Configuration | Modulaire, adaptable à véhicules ou plateformes fixes |
| Armements compatibles | 7,62 mm • 12,7 mm • canons moyens (jusqu’à 30 mm selon version) • missiles et effecteurs CUAS |
| Capteurs | Optroniques jour/nuit, caméra thermique, télémètre laser |
| Conduite de tir | Numérisée, stabilisée, tir en mouvement |
| Cibles | Menaces terrestres et aériennes à basse altitude (drones) |
| Intégration réseau | Compatible C2 / BMS, fusion capteurs multi-sources |
| Survivabilité | Opérateur protégé sous blindage |
| Architecture | Numérique, évolutive, ouverte |
| Déploiement | Mobile (véhicules) ou statique (sites sensibles) |
| Retour d’expérience | Plus de 20 000 systèmes livrés, utilisés dans 30+ pays |
Une panoplie d’effecteurs pour une menace polymorphe
Les batteries SAN CUAS ne reposent pas sur une arme unique et déploient ainsi une palette d’effecteurs complémentaires, chacun optimisé pour une distance, une vitesse et un type de cible donné : canons automatiques de 30 et 35 mm, mitrailleuses lourdes de 12,7 mm, missiles guidés de 70 mm, drones intercepteurs : tout est pensé pour saturer la menace avant qu’elle ne sature la défense.
Les stations PROTECTOR privilégient notamment le missile guidé de 70 mm comme effecteur principal anti-drone, offrant un compromis entre portée, précision et coût par interception. Un choix pragmatique, là où l’emploi de missiles sol-air classiques serait économiquement intenable face à des drones à quelques dizaines de milliers d’euros.
Cette approche permet de tenir la durée, un paramètre devenu central dans les conflits modernes.
L’intégration, véritable colonne vertébrale du système
Ce qui distingue réellement SAN des systèmes anti-drones ponctuels, c’est son niveau d’intégration. Les batteries ne fonctionnent pas isolément, mais comme des nœuds d’un réseau national de défense aérienne basse couche. Les capteurs radar, optroniques et acoustiques alimentent une architecture de commandement capable de fusionner les données et de coordonner les tirs.
Cette logique distribuée assure une surveillance permanente à 360 degrés, avec la capacité de passer d’une posture passive à une neutralisation active en quelques secondes. Les batteries peuvent opérer seules, en protection locale, ou s’intégrer dans une chaîne de commandement plus large, en lien avec les autres systèmes sol-air polonais.
Un contrat industriel, mais aussi politique
Le contrat prévoit également un renforcement de la production locale en Pologne, avec des retombées industrielles en matière de maintenance, de formation et de montée en compétence. Un choix cohérent avec la stratégie polonaise de réarmement, qui cherche à sécuriser ses chaînes de soutien et à réduire sa dépendance extérieure en cas de conflit prolongé.
Pour Kongsberg, fort de plus de 20 000 systèmes PROTECTOR livrés dans plus de 30 pays, ce contrat confirme la maturité de ses solutions dans un domaine devenu prioritaire pour les forces terrestres occidentales.
La Pologne, bientôt première armée de Terre de l’UE ?
Dans ce contexte, la Pologne s’impose de plus en plus comme le grand pivot financier et industriel de la défense européenne. Varsovie est en passe de devenir le premier bénéficiaire du programme SAFE, vaste plan d’investissement de 150 milliards d’euros lancé par l’Union européenne au printemps 2025 pour accélérer les achats de matériel de défense européen et réduire la dépendance aux équipements américains.
Près de 43,7 milliards d’euros, soit environ 30 % de l’enveloppe totale, pourraient être mobilisés par la Pologne, avec des priorités clairement identifiées : drones, capacités spatiales et intelligence artificielle militaire. Un effort qui s’inscrit dans une trajectoire assumée, Varsovie ayant triplé ses dépenses de défense depuis l’invasion de l’Ukraine pour atteindre 4,8 % de son PIB, un niveau sans équivalent en Europe. De son côté, la France attend encore le feu vert de l’exécutif européen pour des prêts pouvant atteindre 16,2 milliards d’euros. SAFE n’est donc pas qu’un mécanisme budgétaire : c’est un levier stratégique destiné à structurer une base industrielle de défense européenne plus autonome, plus cohérente… et de plus en plus orientée vers l’Est du continent.
L’armée polonaise en 2026
Effectifs :
| Catégorie | Chiffres (2026) | Détails |
| Actifs professionnels | 215 000-250 000 | Objectif 300 000 d’ici 2030 |
| Forces territoriales | 50 000 | Unités de défense |
| Réservistes | 300 000 existants + 400 000 formés | Cible 500 000 volontaires |
| Total mobilisable | ~500 000-1 million | Formations massives |
Budget :
| Année | Montant | % PIB | Notes |
| 2025 | >4% | ~4,2-4,5% | Plus élevé OTAN |
| 2026 | 4,8-5% | Record | Priorité équipements |
Équipements terrestres :
| Type | Inventaire actuel/commandé | Détails |
| Chars | 800+ Leopard 2/PT-91 ; 1 000 K2 ; 250 Abrams | 6 divisions visées |
| Véhicules blindés | 1 000+ Rosomak ; Borsuk IFV | Milliers de VCI |
| Artillerie | 672 Krab ; HIMARS ; K9 Thunder | Feux longue portée |
Aviation :
| Type | Nombre | Détails |
| Chasseurs | 48 F-35A ; 32 F-16 ; 23 FA-50 | >100 modernes d’ici 2030 |
| Hélicoptères | 90+ Apache ; Black Hawk | Modernisation |
| Total a/c | ~300 | Expansion à 500+ |
La marine reste anecdotique est n’est donc pas détaillée ici.
Sources :
- BFMTV, « Elle touchera à elle seule 30 % des prêts de Bruxelles : la Pologne sera de très loin la première bénéficiaire du programme militaire SAFE »,
article d’analyse économique et stratégique détaillant la répartition des financements européens du programme SAFE, la place dominante de la Pologne, ainsi que le positionnement comparé de la France et de l’Allemagne dans ce dispositif de soutien à l’industrie de défense. - PAP – Mediaroom, « Kongsberg i Advanced Protection Systems nawiązują polsko-norweskie partnerstwo »,
communiqué de presse polonais annonçant la création d’un partenariat industriel entre Kongsberg et Advanced Protection Systems, mettant en lumière le renforcement de la coopération polono-norvégienne dans les systèmes de protection et de défense, ainsi que ses implications industrielles et stratégiques. - Kongsberg Defence & Aerospace, « Remote Weapon Systems »,
page produit présentant la gamme de tourelleaux téléopérés de Kongsberg, leurs caractéristiques techniques, leurs usages opérationnels et leur diffusion internationale, servant de référence sur les capacités industrielles et technologiques du groupe dans les systèmes d’armes téléopérés.
Image : PROTECTOR RS4 (crédit : Kongsberg)