La marine américaine relance les essais de son canon électromagnétique pendant que la Chine et le Japon avancent leurs pions.
Pendant des années, le railgun américain (stricto sensu « canon électrique » en français même si on rencontre parfois canon électromagnétique qui est plus générique) a ressemblé à une promesse sans lendemain : top d’énergie à produire, des canons qui s’usent trop vite, un budget qui rétrécit.
Pourtant… en février 2025, la marine américaine a rallumé les condensateurs. Les essais ont repris dans le désert du Nouveau-Mexique, discrètement mais significativement. Pendant ce temps, Pékin, Tokyo… et Paris n’ont pas attendu !
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White Sands, février 2025 : le réveil discret d’un programme fantôme
C’est un document publié par le Naval Sea Systems Command (NAVSEA) qui a levé le voile : la Warfare Systems Division (WSD) a conduit une campagne de tir de trois jours au White Sands Missile Range en Nouvelle-Mexique, en collaboration avec le Naval Surface Warfare Center Dahlgren Division de Virginie. L’opération était menée pour le compte du Joint Hypersonics Transition Office de NAVSEA, rattachement qui n’est pas fortuit : il place clairement le canon électrique dans la trajectoire des programmes hypersoniques américains.

Pour le moment, la première puissance mondiale en est encore à collecter des données critiques sur les tirs à haute vélocité. Pas encore une arme opérationnelle à l’horizon donc mais une évaluation sérieuse du potentiel réel de la technologie, après plusieurs années de quasi-silence budgétaire.
Comment fonctionne un canon électromagnétique ?
Un railgun ou canon életrique n’a ni poudre ni explosif. Son principe repose sur la physique la plus élémentaire : deux rails conducteurs parcourus par un courant électrique massif créent un champ magnétique qui propulse un projectile solide à des vitesses extrêmes (de l’ordre de Mach 6, soit 7408,8 km/h) et au-delà pour les systèmes les plus avancés.
L’énergie est stockée dans des condensateurs, puis libérée en une fraction de seconde. Le projectile, lui, ne contient aucune charge : c’est son énergie cinétique seule qui détruit la cible à l’impact. À ces vitesses, la masse devient une arme à elle seule.
Les avantages théoriques sont considérables : coût par tir très inférieur à un missile, portée potentielle de plusieurs centaines de kilomètres, absence de propergol à bord du navire.
Mais c’est précisément là que les difficultés commencent :
- L’usure des rails : chaque tir dégrade les conducteurs sous l’effet de la chaleur et du courant intense, limitant drastiquement la durée de vie du système.
- La gestion de l’énergie : alimenter ce type de canons exige des pics de puissance électrique qu’aucun navire de surface actuel ne peut fournir sans refonte complète de son architecture.
- La précision à longue portée : à haute vitesse et sur de longues distances, guider un projectile sans propulsion propre reste un défi balistique majeur.
Un programme lancé en 2005, freiné par ses propres ambitions
Le programme formel a débuté en 2005 sous l’égide de l’Office of Naval Research (ONR), avec l’objectif de démontrer la faisabilité d’un système de lancement électromagnétique embarqué. Deux industriels ont développé des prototypes : BAE Systems (dont le modèle a servi de base principale aux essais) et General Atomics. Les deux systèmes reposent sur le même principe, avec des architectures différentes.
Les tests des années suivantes ont permis de mesurer vitesse des projectiles, usure des canons, besoins en puissance et précision. Les résultats étaient prometteurs sur le plan physique mais les contraintes techniques et budgétaires ont conduit à plusieurs gels successifs du programme. La marine américaine, confrontée à des arbitrages serrés, a régulièrement repoussé les décisions d’industrialisation.
La course mondiale : Chine et Japon dans la course
Si Washington tergiversait, d’autres avançaient. La relance des essais américains s’inscrit dans un contexte de compétition technologique qui a considérablement changé de visage depuis les années 2010.
| Pays | Statut du programme | Particularité |
| États-Unis | Reprise des essais en février 2025 (White Sands) | Tests conjoints NAVSEA / Joint Hypersonics Transition Office |
| Chine | Tests en mer sur navires modifiés | Plusieurs bâtiments équipés pour évaluer le tir embarqué |
| Japon | Prototype déployé à bord d’un navire de la JMSDF | Premier pays à tester un railgun monté sur un bâtiment en mer |
| France & Allemagne | Prototype présenté à Euronaval 2024 ; démonstrateur THEMA en 2028 | Vitesse >3000 m/s, portée >200 km ; partenariats UE/Japon ; tests mer 2026 |
Le Japon constitue à ce titre le cas le plus avancé : la JMSDF a embarqué un prototype de canon sur un bâtiment pour des essais en conditions réelles, une première mondiale. La Chine, de son côté, aurait modifié plusieurs navires pour conduire des évaluations similaires en mer. Ces développements ont incontestablement contribué à ranimer l’intérêt du Pentagone pour une technologie qu’il avait en partie mise en veille.
Le cas de la France
La France développe activement des canons électromagnétiques dans le cadre de programmes européens, avec l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (ISL) en pointe. Le projet THEMA, financé à hauteur de 15 millions d’euros par le Fonds européen de défense et piloté par KNDS France (ex-Nexter), vise un démonstrateur complet d’ici 2028, succédant au projet PILUM qui a validé des lancements précis à plusieurs centaines de km. Présenté à Euronaval 2024, le prototype ISL atteint des vitesses supérieures à 3 000 m/s (Mach 8,7), avec une portée estimée à plus de 200 km, et des partenariats avec l’Allemagne et le Japon renforcent cette avance européenne. Des tests en mer sont prévus pour 2026, positionnant la Marine nationale comme un acteur clé face aux menaces hypersoniques.
Le canon à l’ère hypersonique : un pari toujours ouvert
La reprise des essais à White Sands envoie un signal clair : le railgun américain n’est pas mort, il a simplement changé de cadre. Son rattachement au Joint Hypersonics Transition Office suggère que la marine cherche désormais à inscrire cette technologie dans une doctrine plus large de frappe à haute vitesse aux côtés des missiles hypersoniques conventionnels.
Reste que les défis techniques demeurent entiers. Aucune date d’intégration opérationnelle n’a été communiquée.
Les données collectées en février 2025 permettront aux ingénieurs d’évaluer les progrès réalisés sur la durabilité des canons et la gestion de l’énergie. Aucune arme à l’horizon mais on connait les Américains pour comprendre que tout cela peut aller très vite et que Washington ne tolérera pas longtemps d’être à la traîne dans le domaine.
Sources :
- Congressional Research Service (CRS), Navy Ship Names: Background for Congress (29 mai 2020),
https://www.congress.gov/crs_external_products/R/PDF/R44175/R44175.55.pdf
rapport destiné au Congrès des États-Unis présentant l’histoire et les règles de dénomination des navires de l’US Navy, les catégories de bâtiments concernés et les débats institutionnels autour de l’attribution des noms aux navires militaires américains. - YouTube – US Navy, Navy Railgun Successfully Fires Multi-Shot Salvos (juillet 2017),
Essais du canon électromagnétique (railgun) de l’US Navy au Naval Surface Warfare Center de Dahlgren.
Cette arme expérimentale utilise une impulsion électrique géante pour propulser des projectiles à plus de Mach 6 et à plus de 100 milles nautiques, sans poudre ni explosif.
Crédit : U.S. Navy / Office of Naval Research.