Le Premier ministre canadien Mark Carney vient d’annoncer officiellement le résultat d’un des plus longs feuilletons industriels de la décennie : le Canada a choisi l’Allemagne pour construire sa future flotte de sous-marins.
Douze exemplaires du Type 212CD, produits par le chantier ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), remplaceront à terme les quatre vieux Victoria-class que la Royal Canadian Navy exploite péniblement depuis leur rachat d’occasion à la Royal Navy britannique en 1998.
Le contrat, évalué entre 24 et 30 milliards de dollars canadiens (environ 16 à 20 milliards d’euros), constitue le plus gros marché de défense de l’histoire du Canada et doit être finalisé d’ici fin 2027, pour une première livraison en 2034.
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Le Canada signe un contrat de plus de 16 milliards d’euros pour de nouveaux sous-marins allemands Type 212CD
Le Canada dispose d’un littoral d’environ 243 000 kilomètres, le plus long du monde, réparti sur trois océans : Atlantique, Pacifique et Arctique. Aucune autre nation occidentale ne présente une géométrie navale aussi étirée. Or, pour surveiller ces trois façades, Ottawa n’aligne actuellement que quatre sous-marins Victoria, achetés d’occasion à la Royal Navy dans les années 1990.

À l’époque, l’affaire paraissait avantageuse mais trente ans plus tard, la Marine canadienne parvient à peine à maintenir un seul sous-marin opérationnel en mer, les autres passent leur temps en cale sèche ou en réparation. Une situation intenable dans un contexte où l’Arctique se réchauffe trois fois plus vite que le reste de la planète, où de nouvelles routes maritimes s’ouvrent l’été, et où Moscou et Pékin multiplient les incursions sous-marines dans les eaux nordiques.
Pour Mark Carney, les nouveaux sous-marins doivent permettre au Canada de « défendre nos trois océans, opérer sous la banquise sur de longues durées et dissuader les puissances rivales ». Message reçu à Moscou et à Pékin. Message reçu aussi à Washington, qui pousse depuis plusieurs années ses alliés à investir davantage dans leur défense.
Le Canada franchit d’ailleurs à cette occasion, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le seuil symbolique de 2 % du PIB consacré à la défense.
Pourquoi le Type 212CD et pas les sous-marins nucléaires d’AUKUS ?
C’est la question qui a agité les analystes stratégiques toute la journée. Le Canada aurait très bien pu rejoindre l’accord AUKUS (Australie-Royaume-Uni-États-Unis) et obtenir des sous-marins à propulsion nucléaire. La technologie existe, elle est éprouvée, et Ottawa dispose d’ailleurs d’une industrie nucléaire civile solide mais ce n’est pas ce chemin qui a été retenu. Le choix conventionnel diesel-électrique s’explique par trois raisons :
- D’abord, un choix politique de fond. Le Canada n’a jamais souhaité franchir la ligne du militaire nucléaire, y compris pour la seule propulsion. Cette position pacifiste-diplomatique est ancrée depuis les années 1970. En choisir un successeur nucléaire aurait posé un débat interne coûteux politiquement, et probablement fait dérailler le calendrier.
- Ensuite, un choix opérationnel. Le Type 212CD est un sous-marin conventionnel, oui, mais avec un système de propulsion anaérobie (Air Independent Propulsion, AIP) basé sur des piles à combustible à hydrogène. Concrètement, cela signifie que le sous-marin peut rester en plongée pendant plusieurs semaines sans avoir besoin de remonter à l’air libre pour recharger ses batteries. Beaucoup plus longtemps que les anciens diesel-électriques, presque autant qu’un nucléaire sur des missions moyennes. Sa signature acoustique est parmi les plus basses au monde, avec une coque à facettes en diamant conçue pour disperser les ondes sonar. Pour patrouiller sous la banquise arctique et jouer au chat et à la souris avec des sous-marins russes, c’est un profil idéal. De plus, le Type 212CD est déjà en production pour l’Allemagne (6 unités) et la Norvège (6 unités, portées à 12 dans une extension récente). En rejoignant ce programme, le Canada bénéficie d’un effet d’échelle massif : la chaîne de production est ouverte, les fournisseurs qualifiés, les problèmes de jeunesse identifiés. Coût, calendrier et risque industriel s’en trouvent tous mécaniquement réduits. C’est exactement ce qu’on attend d’un bon acheteur d’armement.
- Enfin, le précédent australien, qui rappelons-le, a dénoncé le contrat souscrit avec le Français Naval Group (provoquant une crise diplomatique majeure avec l’Hexagone) pour rejoindre AUKUS avec la promesse de recevoir des sous-marins nucléaires sans que le pays des kangourous n’en ait vu la queue d’un jusqu’ici.
La solution allemande semblait donc la plus pragmatique à tous les niveaux.
Le duel final : TKMS contre Hanwha Ocean
Le processus canadien n’a pas été un long fleuve tranquille. En août 2025, deux finalistes ont été retenus après une phase de Request for Information (où Naval Group a été rejetté mais on en parle plus loin) : le Type 212CD allemand de TKMS et le KSS-III sud-coréen de Hanwha Ocean. Les deux offres présentaient des profils très différents :
| Caractéristique | Type 212CD (TKMS, Allemagne) | KSS-III (Hanwha Ocean, Corée) |
|---|---|---|
| Déplacement | ~ 2 500 tonnes | ~ 3 700 tonnes |
| Propulsion | Diesel-électrique + AIP hydrogène + Li-ion | Diesel-électrique + AIP + Li-ion |
| Signature acoustique | Parmi les plus basses au monde (coque diamant) | Très basse, non détaillée publiquement |
| Autonomie en plongée | Plusieurs semaines | Plusieurs semaines |
| Armement notable | Torpilles lourdes, missiles antinavires | Torpilles + VLS pour missiles de croisière |
| Expérience opérationnelle | Génération 212 en service depuis 2005 | 1er exemplaire admis en 2021, en Corée |
| Positionnement | Rejoint programme trinational existant | Programme sud-coréen national |
Sur le papier, le KSS-III sud-coréen est plus gros, plus armé et probablement moins cher. Il présente aussi l’avantage d’être déjà en production en série, alors que le 212CD est encore à un stade plus précoce.
Ottawa a cependant préféré la logique de coalition industrielle avec deux partenaires OTAN européens plutôt que la solution asiatique. Le Canada s’inscrit ainsi dans une communauté d’utilisateurs, avec partage de coûts d’entretien, formation croisée, et interopérabilité renforcée avec des marines alliées. Hanwha Ocean reste en réserve : si les négociations finales avec TKMS échouent d’ici fin 2027, la Corée pourrait reprendre la main.
Et Naval Group dans tout ça ?
Il faut évidemment aborder le sujet. Naval Group, seul industriel occidental capable de construire à la fois des sous-marins conventionnels et des sous-marins à propulsion nucléaire, n’a pas été retenu dans la short-list finale. Le champion français a bien participé aux premières phases du processus, mais n’a pas passé le cut d’août 2025. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette absence. D’abord, l’offre française sur les diesel-électriques reposait sur le Scorpène et sa version Blacksword, deux sous-marins reconnus mais orientés à l’export vers l’Inde, le Brésil ou l’Indonésie, avec une architecture différente du besoin canadien.
Ensuite, Naval Group est aujourd’hui saturé industriellement : il construit les Barracuda pour la France (le quatrième, le SNA De Grasse, a effectué sa première sortie en mer début 2026), prépare le SNLE de troisième génération à partir de 2035, et honore les commandes FDI Belharra pour la France, la Grèce, l’Argentine et la Suède. Ajouter un contrat canadien de douze sous-marins aurait probablement excédé les capacités de Cherbourg à moyen terme. Enfin, le choix d’Ottawa relève clairement d’une logique de coalition industrielle OTAN nord-européenne, à laquelle la France n’appartient pas historiquement.
Rien de dramatique pour Naval Group : le carnet de commandes du groupe atteint 32 milliards d’euros début 2026, l’un des plus solides d’Europe !
Sources :
CBC News (Murray Brewster), Carney chooses German submarines as ‘best platform and partnership’ for Canada (6 juillet 2026)
https://www.cbc.ca/news/politics/submarines-germany-canada-norway-south-korea-9.7259709
Source primaire canadienne de référence sur l’annonce de Mark Carney à Halifax le 6 juillet 2026, avec le détail des négociations à venir avec TKMS, le maintien de Hanwha Ocean comme fournisseur de réserve et les implications géostratégiques du choix européen.
The Warzone (TWZ), Canada Picks German Type 212 Submarine For Badly Needed Fleet Renewal (6 juillet 2026)
https://www.twz.com/sea/canada-picks-german-type-212-submarine-for-badly-needed-fleet-renewal
Analyse technique et stratégique complète sur le choix du Type 212CD, avec la lettre d’intention trilatérale de 2024 entre Ottawa, Berlin et Oslo, l’offre allemande incluant des composants Bombardier et des accès aux terres rares canadiennes, et le tournant politique de la défense canadienne vers l’Europe.
Canadian Defence Review, Canada chooses TKMS as preferred bidder for CPSP submarine fleet (7 juillet 2026)
Canada chooses TKMS as preferred bidder for CPSP submarine fleet
Source spécialisée canadienne sur le Canadian Patrol Submarine Project (CPSP), avec les fourchettes budgétaires officielles (20 à 30 milliards CAD pour les sous-marins seuls, 40 à 50 milliards supplémentaires pour opérations et maintenance) et les citations des ministres McGuinty (Défense) et Joly (Industrie).
Team 212CD, site officiel du consortium TKMS-Allemagne-Norvège-Canada
https://team212cd.ca/
Site officiel du consortium présentant l’offre TKMS pour le Canada, avec la description technique du Type 212CD (« nouvelle norme OTAN »), le système ORCCA de gestion de combat, le système anti-hélicoptère IDAS et l’historique de TKMS (fournisseur de plus de 70 % des sous-marins OTAN depuis 1960).
