Le mastodonte russe Amiral Nakhimov est enfin reparti en mer.
Le 31 mai 2026, le chantier naval de Sevmash à Severodvinsk, dans le grand nord russe, a vu partir un colosse qu’il abritait depuis 1999. Le croiseur nucléaire de bataille Amiral Nakhimov, 252 mètres de long, 28 000 tonnes à pleine charge, a quitté son quai pour entamer la phase finale de ses essais en mer. Une annonce confirmée officiellement par le ministère russe des Transports le 1er juin. Vingt-sept ans après son entrée au chantier pour modernisation (soit plus long que la carrière opérationnelle qu’il avait eue auparavant comme navire de la marine soviétique).
Sur le papier, le retour de ce monstre est une démonstration de force. Le Nakhimov est devenu le navire de surface le plus lourdement armé au monde hors porte-avions, avec 176 cellules de lancement pouvant tirer des missiles hypersoniques Zircon à Mach 9. Dans les faits, c’est aussi un cas d’école des contradictions de la marine russe contemporaine, qui dépense 2,33 milliards d’euros pour ressusciter un seul navire pendant que ses concurrents en alignent des dizaines… sauf peut-être les États-Unis que ce colosse semble avoir inspiré !
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27 ans de chantier et des milliards engloutis pour ressusciter le croiseur nucléaire de bataille Amiral Nakhimov
L’histoire commence en décembre 1988, quand le navire entre en service dans la marine soviétique sous le nom de Kalinin. À l’époque, la classe Kirov (projet 1144 Orlan) représente le summum de la pensée navale soviétique : quatre croiseurs nucléaires de bataille géants, conçus pour survivre à une frappe nucléaire et frapper les groupes aéronavals américains depuis les profondeurs de l’Arctique. Une vision typiquement soviétique de la mer : du gros, du lourd, du nucléaire !
Trois ans plus tard, l’Union soviétique disparaît. Le Kalinin est rebaptisé Amiral Nakhimov en 1992 et devient progressivement cher et obsolète. En 1999, il entre finalement au chantier naval de Sevmash pour modernisation complète mais la Russie post-soviétique manque cruellement de moyens, et le chantier traîne. Il faudra attendre 2013 pour qu’un contrat de modernisation soit signé pour 50 milliards de roubles (environ 584 millions d’euros à l’époque). Retour en service prévu en 2018… en théorie.
Le coût final approchera au final les 200 milliards de roubles, soit environ 2,33 milliards d’euros pour des essais en mer en 2026 !
Un missilier qui tient sur 28 000 tonnes
Ce qui sort du Sevmash n’a plus grand-chose à voir avec le croiseur soviétique qui y est entré en 1999. L’armement d’origine a été entièrement vidé. Les 20 missiles antinavire P-700 Granit qui définissaient son rôle de chasseur de porte-avions ont disparu. À leur place, 10 modules UKSK 3S14 contenant 80 cellules de lancement vertical universelles.
Voilà désormais la fiche technique du « monstre » :
| Caractéristique | Amiral Nakhimov modernisé |
|---|---|
| Type | Croiseur de bataille nucléaire lance-missiles |
| Classe / projet | Kirov — projet 1144.2M Orlan |
| Longueur | 252 m |
| Largeur | 28,5 m |
| Déplacement (pleine charge) | ~ 28 000 tonnes |
| Équipage | ~ 700 marins |
| Propulsion | 2 réacteurs KN-3 (uranium hautement enrichi) + turbines à vapeur |
| Vitesse maximale | ~ 55 km/h (30 nœuds) |
| Autonomie | Quasi illimitée |
| Cellules de frappe | 80 cellules UKSK (Kalibr, Oniks, Zircon, Otvet) |
| Cellules de défense aérienne | 96 cellules Fort-M (S-400 naval) |
| Total cellules lance-missiles | 176 cellules |
| Défense rapprochée | 6 systèmes Pantsir-M |
| Artillerie | 2 canons AK-192M de 130 mm |
| Aviation embarquée | 2 hélicoptères Ka-27 / Ka-29 / Ka-31 |
| Coût modernisation | ~ 200 Md de roubles (~2,33 milliards d’euros) |
| Statut juin 2026 | Essais en mer finaux, mise en service prévue fin 2026 |
Le chiffre le plus fou est celui des 176 cellules de lancement ! C’est 57 % de plus qu’un destroyer chinois Type 055, 83 % de plus qu’un Arleigh Burke Flight III américain, et 120 % de plus qu’un Zumwalt-class. Le Nakhimov à lui seul porte l’équivalent en puissance de feu de cinq frégates russes de classe Project 22350.
Le problème, c’est précisément la concentration
C’est ici que les choses se gâtent pour la marine russe. Voilà des décennies que les marines américaine et chinoise vont dans la direction opposée (même si dans le cas de la première, on va voir que l’idée d’avoir des gros « joujoux » a fait des émules). Les États-Unis alignent 77 destroyers Arleigh Burke, la Chine produit en série ses Type 055 et plusieurs autres classes. La logique occidentale et chinoise privilégie la distribution de la puissance : beaucoup de navires interopérables, intégrés dans des réseaux de capteurs et de tir.
La logique russe est exactement l’inverse. Concentrer la puissance sur peu de navires capitaux. Le Nakhimov en est l’incarnation absolue. Avec ses 176 cellules sur une seule coque, il a une puissance considérable mais n’a qu’un seul radar, une seule cible, une seule zone d’opération à la fois. En outre le couler reviendrait à faire perdre à la flotte russe l’équivalent de cinq frégates de rang !
Or il existe un précédent fâcheux qui hante toute la marine russe depuis quatre ans : le naufrage du croiseur Moskva en avril 2022. Ce navire amiral de la flotte de la mer Noire, gros frère du Nakhimov sur le plan conceptuel, a été coulé par deux missiles antinavires ukrainiens Neptune, malgré sa défense aérienne en théorie redoutable. Sur le papier, le Nakhimov dispose de défenses bien supérieures à celles du Moskva. Six Pantsir-M au lieu de trois, 96 cellules de défense aérienne Fort-M au lieu d’un système plus ancien. Le « hic » est que sa signature radar et infrarouge reste massive. Le navire mesure 252 mètres et déplace 28 000 tonnes… on est loin d’un design furtif. Quand un drone ukrainien ou un missile vous cherche en mer Noire, vous êtes plutôt difficile à rater à cette taille.
Le piège du missile hypersonique sans capteurs
L’argument-massue avancé par Moscou pour justifier la modernisation, c’est le Zircon. Ce missile hypersonique, capable de voler à Mach 9 sur des centaines de kilomètres, est censé saturer les défenses antinavires occidentales. Sur le papier, c’est effectivement une arme redoutable. Sauf qu’il faut, pour tirer un Zircon sur une cible située à 1 000 kilomètres, disposer d’un réseau de capteurs et de commandement capable de localiser, suivre, identifier cette cible et transmettre des coordonnées précises au navire tireur.
Or les capacités russes de renseignement maritime longue portée (satellites, avions de patrouille, sous-marins de reconnaissance) ont été massivement érodées depuis 1991. Un Zircon sans réseau de ciblage, c’est un missile qui frappe l’eau ou des coordonnées datées de plusieurs heures. Plus le carnet de missiles d’un navire est important, plus il devient dépendant d’un système de capteurs externe et c’est exactement le point faible de la marine russe en 2026 !
Notons que le Zircon équipe également les sous-marins nucléaires Yasen-M, probablement mieux calibré pour ce genre de missions.
L’Amérique de Trump dans le même piège ?
L’ironie de cette histoire, c’est que la Russie n’est pas seule à prendre ce mauvais chemin. À l’autre bout du monde, les États-Unis viennent d’annoncer un projet qui frappe par sa ressemblance conceptuelle troublante avec le Nakhimov.
Le 22 décembre 2025, Donald Trump a en effet annoncé à la presse la naissance d’une nouvelle classe de cuirassés américains désignée BBG(X). Plus de 30 000 tonnes, 128 cellules de lancement vertical, missiles hypersoniques, lasers, potentiellement un railgun (canon électromagnétique), voire des missiles nucléaires de croisière. Coût annoncé du premier navire : 17 milliards de dollars (environ 14,5 milliards d’euros). Sur cinq ans, la US Navy prévoit déjà 43,5 milliards de dollars d’investissements pour ce programme. À titre de comparaison, un destroyer Arleigh Burke moderne coûte 2,8 milliards de dollars pour 9 000 tonnes. La Trump-class serait quatre fois plus lourde et six fois plus chère !
Le parallèle avec le Nakhimov est intéressant. Mêmes dimensions (autour de 30 000 tonnes), même logique de concentration extrême de puissance de feu sur un seul mastodonte, même pari sur des armes nouvelle génération qui ont déjà migré sur des plateformes plus petites et plus discrètes. L’analyste Mark F. Cancian, du CSIS, n’hésite pas à dire que ce navire « va à l’encontre même du concept d’opérations de la Navy »… et pour cause ! La doctrine américaine, depuis dix ans, prône exactement l’inverse, c’est-à-dire le combat distribué, la multiplication des plateformes interconnectées, la dispersion de la puissance de feu pour éviter de concentrer le risque.
Les précédents américains ne sont pas rassurants. La classe Constellation, supposée être la frégate du XXIᵉ siècle dérivée des FREMM franco-italiennes, a été abandonnée en 2025 après 9 milliards de dollars perdus et seulement deux unités livrées. La classe Zumwalt, destroyer high-tech prévu à 20 unités initialement, n’aura été produit qu’à trois exemplaires au prix unitaire de 9 milliards de dollars (contre 1,4 milliard prévus). Les éléphants blancs sont une spécialité bien américaine et la Trump-class coche déjà toutes les cases.
Moscou ressuscite ainsi un cuirassé parce qu’il ne sait plus en construire de nouveaux, tandis que Washington veut en construire un nouveau alors qu’il sait pertinemment qu’il ne devrait pas. Les deux marines arrivent au même endroit, par des chemins opposés. Russie par défaut industriel, Amérique par choix politique. Dans les deux cas, des dizaines de milliards de dollars sont engagés dans des navires qui vont à contre-courant de la doctrine navale moderne, pendant que la Chine continue tranquillement de produire ses destroyers Type 055 par série de quatre ou cinq exemplaires en parallèle.
Sources :
- Pravda English (citant le ministère russe de la Défense), Russia’s Nuclear Cruiser Completes First Stage of Sea Trials After 26-Year Overhaul (16 septembre 2025)
https://english.pravda.ru/news/russia/164128-admiral-nakhimov-nuclear-cruiser/
Source russe relayant le communiqué officiel du ministère russe de la Défense sur les premiers essais en mer de l’Amiral Nakhimov, avec le détail du coût pharaonique de la modernisation (200 milliards de roubles) et la confirmation qu’il s’agit de la plus vaste réfection de l’histoire de la marine russe. - US Naval Institute, Navy wants to buy « Trump-class » battleship in FY 2028 (21 avril 2026)
https://news.usni.org/2026/04/21/navy-wants-to-buy-trump-class-battleship-in-fy-2028
Source institutionnelle américaine détaillant le calendrier budgétaire de la Trump-class et les débats internes à la Navy. - Army Recognition, Admiral Nakhimov sea trials Russian nuclear battlecruiser (4 juin 2026)
https://www.armyrecognition.com/news/navy-news/2026/admiral-nakhimov-sea-trials-russian-nuclear-battlecruiser
Analyse détaillée de la dernière phase d’essais en mer du 31 mai 2026, incluant la comparaison de puissance de feu avec le Type 055 chinois (+57 %) et l’Arleigh Burke Flight III américain (+83 %), ainsi que l’évaluation critique du programme par rapport aux 5 frégates Project 22350 qui auraient pu être construites pour la même somme.
Image de mise en avant : L’Amiral Nakhimov (080) pendant les essais.
