La Turquie prépare son entrée sur le marché de l’attaque légère.
L’armée de l’air turque traîne depuis cinquante ans 68 Northrop T-38 Talon américains pour former ses pilotes de chasse. Depuis quelques années, se posait donc la question de leur remplacement et plutôt que d’acheter du neuf à l’étranger, Ankara a fait le choix de construire son propre appareil. Cela a donné le TAI Hürjet,qui est entré en production en série fin 2025.
La nouveauté du jour vient d’une photo prise le 19 mars 2026 par un passionné et qui confirme ce que beaucoup soupçonnaient déjà : le Hürjet aura bien une version armée.
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Le TAI Hürjet dévoile ses ambitions militaires
Le Hürjet a donc été initialement conçu comme un avion d’entraînement avancé, destiné à remplacer les 68 vieux Northrop T-38 Talon que l’armée de l’air turque traînait depuis plus de cinquante ans. Il en existait quatre prototypes en l’air en mai 2026. La logique originelle était claire : former les futurs pilotes turcs de F-16, d’Eurofighter et bientôt de KAAN, le chasseur de 5e génération national.
Ankara n’a cependant pas tardé à comprendre que le marché du trainer (avion d’entraînement) pur est petit, et que le vrai gros pactole se trouve à côté : celui du light attack, l’attaque légère. Autrement dit, un avion capable à la fois de former des pilotes et de tirer des missiles, larguer des bombes, voire faire de la patrouille armée. Pour les pays qui n’ont pas les moyens d’aligner des Rafale, des F-35 ou des Eurofighter, c’est l’avion idéal : pas trop cher, polyvalent, et exportable sans trop de complications diplomatiques.
C’est sur ce créneau que la Corée du Sud cartonne depuis vingt ans avec son FA-50, dérivé armé du T-50 Golden Eagle et c’est précisément ce que la Turquie veut faire avec le Hürjet.
Le prototype TUS-A003 sous les projecteurs
L’appareil photographié par Ötken porte le numéro de série TUS-A003. C’est le même que celui qui avait été présenté en novembre 2024 dans une livrée gris clair et gris foncé. Pour les fins observateurs, deux détails sautent aux yeux. D’abord, une sonde Pitot sur le nez, signe d’un avion encore en phase de tests. Ensuite, deux caméras placées en V derrière le train d’atterrissage, manifestement destinées à filmer les vibrations transmises par les pylônes à la structure de la voilure. Bref, on est encore dans les premiers essais d’intégration de l’armement, pas dans le vol opérationnel.
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TAI n’a publié aucun communiqué officiel sur ces pylônes. Mais le PDG de l’entreprise, Mehmet Demiroğlu, a confirmé début mai 2026 qu’une version d’attaque légère était en développement et que les tests en vol avec prototype avaient déjà commencé.
Selon les médias turcs spécialisés, le Hürjet armé sera équipé à terme des radars AESA MURAD (famille turque développée par Aselsan), des missiles air-air Gökdoğan (BVRAAM, longue portée) et Bozdoğan (combat rapproché). À cela s’ajouteront probablement les bombes guidées et les munitions de précision déjà au catalogue de l’industrie turque, abondamment éprouvées par les drones Bayraktar.

Un marché ultra-disputé qui pèse plusieurs milliards
Le segment des avions d’entraînement armés ou d’attaque légère est l’un des plus dynamiques du marché aéronautique militaire mondial. Le marché des advanced jet trainers (avion d’entraînement avancés, la catégorie exacte du Hürjet) pèse aujourd’hui entre 5 et 6 milliards de dollars par an (4,3 à 5,1 milliards d’euros) selon les cabinets spécialisés, et devrait atteindre 7 à 8 milliards d’ici 2035. Avec en perspective, sur les vingt prochaines années, plus de 400 trainers à remplacer rien qu’en Europe, et autant ailleurs (États-Unis, Asie, Moyen-Orient). Le vieillissement des flottes en service (T-38 Talon, BAE Hawk, Alpha Jet) crée une vague de renouvellement que tous les constructeurs veulent capter.
Un advanced jet trainer supersonique armé se vend entre 25 et 40 millions de dollars (21 à 34 millions d’euros) pièce. Multiplié par les 400 appareils européens à venir, on parle d’un marché potentiel de 15 milliards d’euros sur le seul Vieux Continent. Voici la photographie de la concurrence en 2026 :
| Appareil | Constructeur | Vitesse max | Prix unitaire estimé |
|---|---|---|---|
| TAI Hürjet | TAI (Turquie) | Mach 1,4 | ≈ 35 M$ (≈ 30 M€) estimé |
| KAI FA-50 Fighting Eagle | KAI (Corée du Sud) | Mach 1,5 | ≈ 30 M$ (≈ 25 M€) |
| Boeing T-7A Red Hawk | Boeing / Saab (USA) | Mach 1,0 | ≈ 28 M$ (≈ 24 M€) |
| Leonardo M-346 Master | Leonardo (Italie) | Mach 1,15 | ≈ 35 M$ (≈ 30 M€) |
| Yakovlev Yak-130M | Yakovlev (Russie) | Mach 0,93 | ≈ 15-20 M$ (≈ 13-17 M€) |
Le Hürjet se positionne donc sur un segment supersonique, là où le T-7A Red Hawk et le Yak-130 plafonnent. Sa cible la plus directe reste le coréen FA-50, qui domine le marché à l’export : Pologne, Philippines, Malaisie, Indonésie, Irak ont déjà signé pour environ 200 appareils ces dernières années.
L’Espagne, premier client export
En novembre 2024, l’Ejército del Aire y del Espacio espagnol a signé pour 30 Hürjet dans le cadre du programme SAETA II. Une vraie surprise dans le paysage, car la Turquie n’avait jamais réussi à placer un avion de combat ou d’entraînement dans une armée de l’OTAN occidentale.
La structure de l’accord est intéressante : 60 % de la production sera réalisée en Espagne, sous la conduite d’un consortium piloté par Airbus et associant des entreprises locales comme GMV, Sener, Aertec, Grupo Oesía, Orbital et Indra. Les appareils seront basés à l’Ala 23 de Talavera La Real, et remplaceront les 19 vieux F-5M utilisés aujourd’hui pour la formation des futurs pilotes d’Eurofighter Typhoon et de F/A-18.
Le calendrier prévoit une phase 1 à partir de 2028 avec 21 appareils livrés (dont un prototype avec systèmes mission espagnols), un système de formation au sol opérationnel en 2029-2030, puis une phase 2 entre 2031 et 2035 pour convertir l’ensemble de la flotte au standard SAETA II définitif.
Et après ?
Reste le talon d’Achille classique des programmes turcs : le moteur. Le Hürjet vole aujourd’hui avec un General Electric F404 américain, ce même F404 qui équipe le KAI FA-50, le Saab Gripen et le KAAN. Un contrat de fourniture avec GE Aerospace a été officiellement signé le 5 mai 2026. TAI prévoit à terme de basculer sur un moteur national de la famille TF, développé par TUSAŞ Engine Industries (TEI), mais ce dernier n’est pas encore certifié pour vol opérationnel.
Tant que le moteur reste américain, Ankara dépend du bon vouloir de Washington pour ses livraisons et l’expérience récente du programme F-35, dont la Turquie a été exclue en 2019 après l’achat du système anti-aérien russe S-400, rappelle que cette dépendance n’est pas anodine.
En parallèle, TAI travaille sur une version navale du Hürjet, destinée au futur porte-avions turc MUGEM (Milli Uçak Gemisi, navire à pont d’envol national). Mehmet Demiroğlu l’a confirmé en janvier 2026 : la marine turque a sollicité TAI pour étudier l’embarquement de l’appareil. Le MUGEM, du type STOBAR (décollage court avec ski-jump et appontage par brins d’arrêt), accueillerait également les drones Bayraktar TB3, ANKA-3 et Kızılelma.
Pour Demiroğlu, l’objectif est limpide. « Nous travaillons vers une ligne de production de cent unités. Normalement, pour ce type d’avion, c’est un ou deux par mois. Nous voulons atteindre deux par mois aussi vite que possible, puis trois par mois. » .
Sources :
- TUSAŞ (Turkish Aerospace Industries), Page officielle HÜRJET — Avion d’entraînement à réaction (consulté en mai 2026)
https://www.tusas.com/urunler/ucak/ozgun-gelistirme/hurjet
Documentation officielle du constructeur turc, confirmant le statut de production en série, les 150+ activités de test réalisées et les variantes en développement. - TurDef, HÜRJET’s Second Prototype Dons Weapon Pylons on All Slots (mai 2026)
https://turdef.com/article/huerjet-s-second-prototype-dons-weapon-pylons-on-all-slots
Analyse détaillée de la configuration light combat du HÜRJET, précisant les 3,4 tonnes d’armement embarqué et l’intégration des pylônes (4 sous voilure, 1 fuselage, 2 en bout d’aile) sur le second prototype. - The Aviationist (Parth Satam), Hürjet Spotted Flying with Underwing Weapon Pylons (23 mai 2026)
Article de référence reprenant la photo d’Enes Ötken et détaillant le contexte du programme : commande espagnole SAETA II, version navale pour le porte-avions MUGEM, motorisation GE F404. - The Business Research Company, Military Trainer Aircraft Global Market Report 2026 (mars 2026)
https://www.giiresearch.com/report/tbrc1991816-military-trainer-aircraft-global-market-report.html
Étude de référence projetant la croissance du marché mondial des avions d’entraînement militaires de 25,14 milliards de dollars en 2025 à 35,52 milliards d’ici 2030 (CAGR 7,1 %), avec un focus sur le segment des advanced jet trainers armés où concourt le HÜRJET.
