L’Italie retrouve la raison et valide une commande ferme auprès d’Airbus de 1,39 milliard € pour six A330 MRTT alors que Boeing n’a pas répondu à l’appel d’offres

Publié le

Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

L'Italie retrouve la raison et valide une commande ferme auprès d'Airbus de 1,39 milliard € pour six A330 MRTT alors que Boeing n'a pas répondu à l'appel d'offres

Au début, il y avait le Pegasus…

Voilà une signature qui va laisser des traces. Le 19 mai 2026, l’Italie a officialisé l’achat de six avions ravitailleurs A330 MRTT chez Airbus pour la modique somme de 1,39 milliard d’euros. Jusque-là, rien d’exceptionnel : un État européen qui achète européen, que pourrait-on avoir à y redire ?

Sauf qu’à l’origine, l’Italie devait acheter… chez Boeing.

Et Boeing, dans cette histoire, a fini par ne même pas se présenter à l’appel d’offres !

Lire aussi :

L’Italie choisit Airbus pour ses futurs avions ravitailleurs avec un contrat de 1,4 milliard d’euros à la clé

Tout remonte à 2022. À l’époque, l’armée de l’air italienne, l’Aeronautica Militare, exploite déjà quatre ravitailleurs KC-767A, vendus par Boeing en 2012. Quand vient le moment de moderniser la flotte, le choix se porte logiquement sur Boeing. Plus précisément, on commande six KC-46A Pegasus, le dernier-né de la maison américaine, et on troque les vieux 767 contre du neuf. Budget annoncé : 1,1 milliard d’euros.

Le hic, c’est que le KC-46A traîne une réputation… disons délicate.

Petit florilège des problèmes recensés depuis le lancement du programme en 2011 : système de caméras défectueux pour contrôler le ravitaillement, perche de ravitaillement bloquée en position déployée en plein vol (atterrissage d’urgence en mai 2022, avec une délégation sénatoriale américaine à bord, ambiance), fissures découvertes sur la cellule en 2025, outils retrouvés oubliés dans les ailes lors de la production… Bref, il souffre de quelques problèmes de jeunesse (pour être gentil).

Le pire étant qu’en 2024, sept problèmes techniques étaient encore classés en catégorie 1 chez l’US Air Force (qui peut potentiellement détruire l’avion)  ! Le tout pour des pertes financières de 7 milliards de dollars (environ 6 milliards d’euros) côté Boeing, qui avait eu la mauvaise idée de signer un contrat à prix fixe avec le Pentagone…

La France devrait prendre part au contrat stratégique de 4,3 milliards d’euros en Inde pour une nouvelle flotte de 12 navires chasseurs de mines grâce à Exail

L’Italie tire la prise

En juin 2024, le ministère italien de la Défense suspend le projet. Officiellement pour « besoins modifiés et imprévus », ce qui dans le langage diplomatique veut dire « on n’y croit plus ». Une procédure d’appel d’offres européen est relancée en juillet de la même année.

Verdict en avril 2025 : aucune offre conforme. Boeing, qui aurait pu (du) présenter son KC-46A, sait pertinemment qu’il ne tiendrait pas les critères techniques imposés par Rome.

Une troisième procédure est ainsi lancée dans la foulée. Cette fois-ci, un seul candidat répond : Airbus, avec son A330 MRTT. Le 16 décembre 2025, le vainqueur est désigné. Le 16 avril 2026, ARMAERO (l’agence d’achat italienne pour l’aérospatial) signe le contrat. Le 19 mai, publication officielle appparait au journal européen des appels d’offres.

L’A330 MRTT, ou comment écraser la concurrence

À ce stade, parlons du vainqueur. Le A330 MRTT (pour Multi Role Tanker Transport, « ravitailleur multi-rôles ») est un dérivé militaire de l’A330-200. La conversion en avion militaire se fait à Getafe, près de Madrid.

À ce jour, un total de 82 A330 MRTT ont été commandés dans le monde, provenant d’une quinzaine de pays et programmes internationaux, avec environ 60 appareils déjà livrés - crédit : Airbus
À ce jour, un total de 82 A330 MRTT ont été commandés dans le monde, provenant d’une quinzaine de pays et programmes internationaux, avec environ 60 appareils déjà livrés – crédit : Airbus

Quelques chiffres pour comparer les deux avions :

Capacité A330 MRTT (Airbus) KC-46A Pegasus (Boeing)
Carburant emporté 111 tonnes 96 tonnes
Passagers Jusqu’à 300 Jusqu’à 114
Charge utile fret 37 tonnes 29 tonnes
Rayon d’action 16 000 km 12 200 km
Autonomie en vol 18 heures ~12 heures

Sur tous les paramètres clés, l’Airbus gagne. Plus de carburant à donner aux avions de chasse, plus de troupes ou de fret à transporter, plus d’autonomie en vol. À noter qu’il peut même se transformer en hôpital volant, avec jusqu’à 40 brancards et 20 personnels médicaux à bord, ce qui n’est pas négligeable pour une armée moderne.

De plus, l’engin a déjà cumulé 340 000 heures de vol et 310 000 contacts de ravitaillement réussis depuis sa mise en service en 2014 et a donc fait ses preuves.

Côté commercial, le MRTT a été choisi par 18 nations : Australie, Canada, France, Royaume-Uni, Espagne, Corée du Sud, Singapour, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Thaïlande, sans compter la flotte multinationale OTAN qui regroupe Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Norvège, République tchèque, Danemark et Suède. Sur le marché mondial hors États-Unis, Airbus annonce plus de 90 % de parts de marché. Un quasi-monopole.

Si l’Italie avait acheté le KC-46,elle aurait été  le seul pays au sein du Commandement européen du transport aérien à voler avec du Boeing. Tous les autres avaient déjà choisi Airbus, il était donc plutôt logique de la voir rentrer dans le rang.

Un prêt européen avec SAFE

Le contrat pourrait être financé via le mécanisme européen SAFE (Security Action for Europe), un instrument de prêt à taux préférentiel destiné à booster la défense européenne. Rome pourrait y mobiliser jusqu’à 14 milliards d’euros au total. Pas un cadeau, c’est de la dette, mais à bon prix. Et avec une condition : équiper les armées européennes en privilégiant les industriels du continent. Ce contrat coche toutes les cases.

Côté fournisseur, le grand gagnant est bien sûr Airbus mais in entraîne derrière lui tout un écosystème : Rolls-Royce au Royaume-Uni pour les moteurs Trent 7000 (si l’Italie opte pour la version MRTT+, plus moderne, avec 8 % de consommation en moins), Thales pour l’avionique sur certaines configurations, et des sous-traitants partout en Europe. Côté français, il y a même un petit bonus opérationnel : la base italienne de Pratica di Mare est tout près d’Istres, où sont stationnés les A330 MRTT de l’armée de l’air française. Les équipages vont pouvoir s’entraîner ensemble.

Le Brésil commence à faire de l’ombre à Airbus et Lockheed Martin avec le plus gros contrat de l’histoire d’Embraer pour 20 KC-390 achetés par les Émirats arabes unis

Et maintenant ?

Plusieurs questions restent en suspens. Quel modèle exact pour l’Italie : le MRTT classique ou sa dernière version MRTT basé sur l’A330neo ? Le calendrier des livraisons reste à fixer. Il y aura en outre forcément des négociations sur la participation industrielle italienne, parce que Leonardo, le mastodonte de la défense transalpine, ne va pas se contenter de regarder passer les avions dans son propre ciel.

D’autres pays européens encore équipés en matériels américains vont-ils suivre l’exemple ? On peut parier que oui. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et son discours sur l’Europe « profiteuse de l’OTAN », chaque grand contrat de défense est désormais examiné à l’aune d’une seule question : peut-on encore faire confiance à Washington pour livrer ses pièces détachées dans les délais, sans embargo, et sans surprise politique ?

Sources :

  • RID – Rivista Italiana Difesa, Italia: 6 aerocisterne A-330 MRTT di Airbus per l’Aeronautica Militare (19 mai 2026)
    https://www.rid.it/shownews/8082/italia-6-aerocisterne-a-330-mrtt-di-airbus-per-l-rsquo-aeronautica-militare
    Communication officielle italienne sur le contrat signé par ARMAERO et les conditions de l’appel d’offres européen.
  • Airbus, Fiche produit A330 MRTT (consulté en mai 2026)
    https://www.airbus.com/en/products-services/defence/military-aircraft/a330-mrtt
    Documentation officielle du constructeur sur les capacités opérationnelles, les nations utilisatrices et la nouvelle version MRTT+.
  • Wikipédia, Boeing KC-46A (consulté en mai 2026)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Boeing_KC-46A
    Synthèse détaillée du programme KC-46A Pegasus, de ses déboires techniques, et de l’historique de ses commandes mondiales.

 

Tags

avion

À propos de l'auteur, Guillaume Aigron