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La vente de Rafale à l’Espagne s’éloigne de plus en plus avec l’arrivée de ce concurrent sorti de « nulle part » : l’avion de chasse turc de 5e génération Kaan

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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Le Kaan turc s’invite en Europe. Quand les Turcs ont annoncé au monde entier en 2019 qu’ils allaient produire leur propre avion de chasse de 5e génération suite à une …

La vente de Rafale à l'Espagne s'éloigne de plus en plus avec l'arrivée de ce concurrent sorti de 'nulle part' : l'avion de chasse turc de 5e génération Kaan

Le Kaan turc s’invite en Europe.

Quand les Turcs ont annoncé au monde entier en 2019 qu’ils allaient produire leur propre avion de chasse de 5e génération suite à une énième humiliation des États-Unis, le monde a ri, tant ces derniers ne semblaient pas en capacité de se lancer sur un projet aussi ambitieux…

Aujourd’hui, plus personne ne ri puisque même des pays européens semblent désormais s’intéresser de près au bijou technologique promis par Ankara

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Pour comprendre les origines du Kaan, remontons un peu en arrière, en 2019. Cette année-là, la Turquie est exclue du programme F-35 par les États-Unis après l’achat de systèmes antiaériens russes S-400. Conséquence : les chaînes de production turques qui fabriquaient déjà des composants pour le chasseur américain se retrouvent au chômage technique, et l’armée de l’air turque doit oublier l’avion de 5e génération qu’elle avait commandé.

Ankara prend alors une décision audacieuse développer son propre chasseur furtif ! Le projet existait sur le papier depuis 2010, mais l’éviction du F-35 transforme cette ambition en nécessité absolue. Turkish Aerospace Industries (TAI) hérite du dossier, avec un budget initial de 20 millions de dollars qui, en quinze ans, gonflera à plus de 10 milliards.

Le résultat décolle pour la première fois le 21 février 2024 depuis la base de Mürted, avec un an d’avance sur le calendrier. Treize minutes de vol, le pilote d’essai Barbaros Demirbaş aux commandes, et une scène diffusée en boucle sur les chaînes turques. Le message est passé : la Turquie joue désormais dans la cour des grands !

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Que vaut techniquement la bête ?

Le Kaan affiche les codes classiques de la 5e génération : forme furtive pour échapper aux radars, soutes à armement internes pour ne pas trahir la signature radar, et capteurs fusionnés en temps réel. Côté chiffres, l’appareil mesure 21 mètres de long pour 14 d’envergure, soit un gabarit comparable au F-22 américain.

Sa vitesse maximale annoncée tutoie Mach 1,8, autour de 2 200 km/h, un peu moins rapide qu’un F-22 (Mach 2,25) mais dans la même catégorie qu’un F-35. Le rayon d’action dépasse les 1 000 km avec un plafond à 17 000 mètres, et l’avion encaisse jusqu’à 9 G en manœuvre, autant que ses concurrents occidentaux.

Caractéristique Kaan Turquie F-35A États-Unis Rafale F4/F5 France
Génération 5e 5e 4,5 / 5e
Vitesse maximale Mach 1,8 Mach 1,6 Mach 1,8
Rayon d’action Environ 1 100 km Environ 1 200 km Environ 1 850 km
Coût unitaire estimé Environ 100 M$ Environ 80 à 110 M$ Environ 120 M$
Furtivité Oui, native Oui, native Partielle
Entrée en service prévue 2029-2030 Déjà en service Déjà en service

Là où le Kaan veut se distinguer, c’est sur le combat collaboratif. Le pilote pourra piloter en parallèle des drones Anka-3 directement depuis son cockpit, une capacité dite « Manned-Unmanned Teaming » qu’on classe parfois dans la 6e génération. Une version biplace est même prévue, avec un opérateur dédié à la gestion de l’essaim de drones à l’arrière.

Le talon d’Achille s’appelle TF35000

Il y a quand même une petite ombre au tableau. Pour l’instant, le Kaan vole avec un moteur américain. Plus précisément deux turboréacteurs General Electric F110, les mêmes qui équipent les F-16. Or, Washington bloque déjà l’exportation de nouveaux F110 vers la Turquie, en représailles directe de l’affaire des S-400.

TAI a déjà reçu un premier lot de moteurs, mais la suite est suspendue. D’où la course contre la montre pour développer le TF35000, un moteur 100% turc visant 35 000 livres de poussée. Sur le papier, il dépasserait même le F110 américain. En pratique, concevoir un turboréacteur militaire moderne reste l’un des exercices les plus complexes de l’aéronautique : seuls cinq pays au monde y parviennent réellement.

L’Indonésie a déjà signé, l’Arabie saoudite hésite

Le carnet de commandes export du Kaan a démarré fort. En 2025, l’Indonésie a signé pour 48 appareils, un contrat estimé entre 10 et 15 milliards de dollars qui inclut une coproduction locale via PT Dirgantara Indonesia. C’est le premier client étranger officiel, et probablement le plus structurant : Jakarta cherchait depuis des années un avion de 5e génération sans tomber dans la dépendance technologique américaine.

L’Arabie saoudite envoie également des signaux qui montrent qu’elle ne serait pas opposé à l’achat du nouvel aigle turc. Erdoğan a annoncé à plusieurs reprises un projet d’investissement conjoint, et au World Defense Show 2026, une maquette du Kaan a même été exposée drapeau saoudien apposé sur le fuselage. Le Qatar et l’Azerbaïdjan suivent à des degrés divers, ce dernier ayant signé un protocole pour produire localement certains sous-systèmes.

Mais la véritable surprise vient d’Europe.

Un F-35
Un F-35

Espagne : du rejet du F-35 aux espoirs déçus du Rafale

En avril 2025, Pedro Sánchez (président du gouvernement d’Espagne) a présenté un plan « industriel et technologique pour la sécurité et la défense » de 10,5 milliards d’euros, censé porter la dépense militaire espagnole à 2% du PIB. Particularité : 85% de ces crédits doivent aller à des programmes européens. Conséquence directe, l’achat des 50 F-35 pourtant inscrits au budget 2023 (6,25 milliards d’euros) est mis « définitivement en pause ».

Le contexte politique pèse lourd. Au sommet de l’OTAN de La Haye, Sánchez refuse l’objectif des 5% du PIB exigé par Donald Trump, qui réplique par des menaces de surtaxes. Acheter un avion « 100% américain » devient politiquement intenable.

Du côté français, la nouvelle a déclenché une vague d’enthousiasme. Le Rafale F5, dernière évolution du chasseur de Dassault avec son radar RBE2-XG à antenne active et sa compatibilité avec des armements furtifs, semblait tout désigné. La Marine espagnole, privée de son successeur F-35B pour le porte-aéronefs Juan Carlos I, pourraiten effet théoriquement embarquer des Rafale M sans investissement majeur. L’Espagne a également participé historiquement au démonstrateur de drone furtif nEUROn aux côtés de Dassault. Tous les ingrédients d’une coopération franco-espagnole semblaient réunis.

Sauf que la piste s’effrite en plus en plus. Madrid a déjà commandé 45 Eurofighter dans le cadre des programmes Halcón I (20 appareils, 2 milliards d’euros) et Halcón II (25 appareils, 4,6 milliards), de quoi porter la flotte à 115 Typhoon d’ici 2035. L’armée de l’air espagnole reste très attachée à cette continuité industrielle. Plusieurs sources internes considèrent qu’un achat de Rafale n’apporterait ni transfert de technologie majeur ni saut capacitaire évident face à un Eurofighter modernisé…

Le général Francisco Braco l’a reconnu publiquement : sans chasseur furtif, l’Espagne devra « faire avec du quatrième génération » pendant de longues années. Le Rafale F5, malgré ses qualités, reste classé dans cette catégorie 4,5 par la plupart des observateurs. Pas vraiment de quoi combler le trou laissé par le F-35.

Demande d’informations espagnole pour le Kaan

C’est dans cette équation cassée qu’arrive l’offre turque. Au salon SAHA 2026 à Istanbul, le PDG de TAI Mehmet Demiroğlu confirme officiellement à la presse espagnole l’existence de discussions « de gouvernement à gouvernement » avec Madrid.

L’argument central d’Ankara tient en trois mots : transfert de technologie. Là où Lockheed Martin verrouille son code source et où Dassault protège jalousement ses technologies critiques, la Turquie propose un partage industriel sans équivalent.

L’idée serait de procéder en deux temps. D’abord l’avion d’entraînement turc Hürjet, livré à l’Espagne entre 2028 et 2029. Ensuite, le Kaan dans une seconde phase. Le tout coordonné par l’Agence de l’industrie de défense turque (SSB) au plus haut niveau étatique. L’objectif côté espagnol serait de bâtir un consortium d’entreprises locales capables de participer activement au développement du programme.

Pour Madrid, c’est presque la quadrature du cercle : un avion de vraie 5e génération, un transfert technologique réel, et la possibilité de construire une filière industrielle nationale. Trois cases que ni le F-35 ni le Rafale F5 ne peuvent cocher simultanément.

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Ce que ça change pour l’Europe (et pour la France)

Si l’Espagne franchit le pas, le précédent serait considérable. Un État membre de l’OTAN, partenaire du programme franco-allemand FCAS, choisirait un avion turc plutôt qu’américain ou français pour combler son trou capacitaire ! Pour Dassault et Airbus, c’est un signal d’alarme : le marché européen n’est plus une chasse gardée, et l’absence d’avion de 5e génération européen disponible avant 2040 commence à coûter cher.

Pour la Turquie, l’enjeu dépasse la vente de quelques avions. Il s’agit de transformer le Kaan en plateforme industrielle internationale, à l’image de ce que Lockheed Martin a réussi avec le F-35. Avec déjà 48 appareils vendus à l’Indonésie, des prospects sérieux en Arabie saoudite et désormais en Europe, Ankara construit méthodiquement son écosystème.

Le calendrier officiel prévoit une entrée en service en Turquie en 2029-2030, suivie d’une cadence d’environ huit avions par an à Ankara. C’est peu face aux 150 F-35 produits chaque année par Lockheed Martin, mais c’est largement suffisant pour faire bouger les lignes sur un marché qui en avait perdu l’habitude.

Sources :

  • Avions Légendaires / Pierre Sauveton, « À son tour l’Espagne dit non au F-35 Lightning II » (août 2025)
    https://www.avionslegendaires.net/2025/08/actu/a-son-tour-lespagne-dit-non-au-f-35-lightning-ii/
    Analyse du retrait espagnol du programme F-35 et des opportunités ouvertes pour le Rafale et l’industrie européenne de défense.
  • El Español – Observatorio de Defensa, « España mantiene diálogos con Turquía sobre el caza Kaan » (7 mai 2026)
    https://www.elespanol.com/observatorio-defensa/20260507/espana-mantiene-dialogos-turquia-caza-kaan-puerta-abierta-transferencia
    Article détaillant les discussions entre Madrid et Ankara autour du chasseur turc Kaan et des possibilités de transfert technologique.
  • Wikipédia, « TAI TF Kaan » (consulté en mai 2026)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/TAI_TF_Kaan
    Présentation du programme d’avion de combat furtif turc Kaan, de ses caractéristiques techniques et de son calendrier de développement.

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