Sous la mer, la bataille devient silencieuse : la stratégie d’ASELSAN pour dominer les abysses
La guerre navale moderne ne se joue plus (et depuis longtemps) seulement à la surface. Seulement jusqu’ici, c’était encore un domaine réservé aux humains… le drone a fait « sauter » cette barrière symbolique depuis des années.
Pour suivre cette évolution, les marines doivent désormais combiner détection, analyse et contre-mesures dans un système cohérent.
C’est précisément l’approche adoptée par la société turque ASELSAN, qui a conçu une architecture complète de guerre sous-marine.
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ASELSAN bâtit une nouvelle doctrine sous les eaux
ASELSAN est l’un des principaux groupes industriels de défense de Turquie. L’entreprise est fondée en 1975 à Ankara à l’initiative de la Fondation des forces armées turques, dans le contexte de l’embargo militaire imposé à la Turquie après l’intervention à Chypre. L’objectif est de réduire la dépendance aux équipements étrangers dans les domaines critiques de l’électronique militaire.
Cinquante ans plus tard, ASELSAN est devenu un acteur mondial de l’électronique de défense et ses performances financières récentes illustrent cette montée en puissance. En 2025, ASELSAN a enregistré un chiffre d’affaires d’environ 180,4 milliards de livres turques, soit près de 4,9 milliards d’euros, contre environ 4,3 milliards d’euros en 2024 et 3,8 milliards d’euros en 2023, le groupe emploie par ailleurs plus de 11 000 personnes, dont une proportion élevée d’ingénieurs et de chercheurs.
Ses activités couvrent aujourd’hui un spectre très large : radars, communications sécurisées, guerre électronique, capteurs optroniques, systèmes navals, défense aérienne et technologies spatiales.
Ces dernières années, la stratégie du groupe s’oriente vers trois tendances majeures :
- l’intégration de l’intelligence artificielle dans les systèmes de combat,
- le développement de capteurs multi-domaines interconnectés
- et l’exportation croissante vers les marines et armées d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique.
ASELSAN s’inscrit ainsi dans la politique turque d’autonomie stratégique, visant à concevoir localement les briques technologiques essentielles des systèmes militaires modernes.
Détecter loin : les sonars remorqués de nouvelle génération
Au cœur de du système proposé par ASELSAN se trouve la famille de sonars remorqués DÜFAS.
Le modèle DÜFAS 100/LR est conçu pour la détection longue distance de sous-marins et de torpilles. Contrairement aux sonars classiques montés sur coque, un sonar remorqué est tracté derrière le navire, ce qui permet de s’éloigner des bruits générés par la plateforme elle-même.
Le système combine :
- antennes actives et passives
- traitement adaptatif avancé du signal
- transmission omnidirectionnelle à 360°
- fonctionnement bi-statique ou multi-statique
Cette dernière capacité est particulièrement importante. Elle permet à plusieurs capteurs répartis en mer de travailler ensemble, améliorant fortement la probabilité de détection.
Le DÜFAS utilise aussi une antenne remorquée « triplet », capable de lever l’ambiguïté tribord/bâbord — un problème classique de localisation acoustique.
Une version compacte pour navires et drones
Toutes les plateformes navales ne peuvent pas embarquer un sonar lourd. C’est pourquoi ASELSAN propose également DÜFAS 100/CU, une version plus compacte.
Cette architecture modulaire permet son installation sur :
- frégates légères
- corvettes
- drones de surface (USV)
- plateformes navales autonomes
Le système peut même être contrôlé à distance depuis un centre à terre ou depuis un autre navire, ouvrant la voie à une surveillance persistante sans exposer d’équipage.
Dans un contexte de guerre navale distribuée, ce type de solution devient de plus en plus stratégique.
ZOKA : tromper les torpilles modernes
Détecter un danger ne suffit pas. Les torpilles modernes disposent souvent de capteurs acoustiques sophistiqués capables de poursuivre une cible de manière autonome.
Pour contrer cette menace, ASELSAN a développé la famille ZOKA, composée de brouilleurs acoustiques et de leurres.
Le principe est simple mais redoutablement efficace :
- créer un mur acoustique saturant les capteurs de la torpille
- simuler la signature sonore du navire
- attirer la torpille vers un faux objectif
Les leurres programmables peuvent reproduire les caractéristiques acoustiques d’un navire réel : bruit de propulsion, signature hydrodynamique, variations de vitesse.
Pendant ce temps, le navire manœuvre pour s’échapper.
HIZIR : le bouclier des sous-marins et des navires
Pour coordonner ces défenses, ASELSAN a développé la famille HIZIR.
Deux versions existent :
- HIZIR 100-S pour les sous-marins
- HIZIR 100-N pour les navires de surface
Ces systèmes combinent les données provenant :
- du sonar
- des capteurs de la plateforme
- des informations sur la menace
Un module d’aide à la décision calcule ensuite la meilleure tactique d’évasion et déclenche automatiquement le lancement de leurres ou de brouilleurs.
Les simulations intégrées permettent même d’estimer la probabilité de survie selon différents scénarios.
Dans un combat sous-marin où chaque seconde compte, cette automatisation devient un avantage majeur.
Les sonobuoys : étendre le réseau de capteurs
La surveillance sous-marine ne dépend pas uniquement des navires. Les avions de patrouille maritime et les drones jouent un rôle croissant.
Pour cela, ASELSAN propose aselBUOY 100 P, une bouée sonar passive directionnelle.
Une fois larguée en mer depuis :
- un avion de patrouille maritime
- un drone aérien
- un drone de surface
- un navire
elle écoute les bruits sous-marins dans une bande de fréquence allant de 5 à 2 400 Hz.
Les données acoustiques sont ensuite transmises via des canaux radio VHF programmables.
Ce type de capteur jetable permet de créer un réseau acoustique distribué, multipliant les angles d’écoute et augmentant la probabilité de détection.
La Turquie n’est pas un exploit près dans le domaine des drones, notamment dans les airs :
Une architecture complète de guerre sous-marine
La particularité de l’offre d’ASELSAN réside dans l’intégration.
Plutôt que de proposer des systèmes isolés, l’entreprise turque construit une architecture complète reliant :
- capteurs sonar
- systèmes de contre-mesures
- réseaux de bouées acoustiques
- systèmes de gestion de combat
Cette approche permet aux marines de :
- détecter plus tôt
- décider plus vite
- survivre plus longtemps
Dans un environnement maritime où les menaces deviennent plus discrètes et plus intelligentes, la bataille sous-marine se gagne souvent avant même que le premier tir ne soit lancé.
En ce sens, on peut dire que la Turquie qui a déjà un savoir-faire unique au monde dans la conception de drones, confirme qu’il faudra compter sur elle dans le secteur sous-marin du futur.
Sources :
- Breaking Defense, Undersea Superiority: Aselsan’s Integrated Approach to Naval Defense (2026),
article d’analyse consacré à la stratégie d’Aselsan dans le domaine de la défense navale et de la guerre sous-marine, mettant en avant l’intégration de capteurs, de systèmes de communication et de solutions de combat destinées à renforcer les capacités des marines modernes. - Aselsan, Financial Highlights (consulté en 2026),
page institutionnelle présentant les principaux indicateurs financiers du groupe turc de défense et d’électronique, incluant chiffre d’affaires, carnet de commandes, investissements en recherche et développement et croissance sur les marchés internationaux.