Quand un blindé tombe en panne, la guerre ne doit pas s’arrêter.
Le 22 janvier 2026, la Délégation générale de l’armement a notifié à l’alsacien Soframe un marché-cadre stratégique : doter l’armée de Terre de nouveaux Engins Lourds de Dépannage (ELD) capables de suivre le rythme des forces terrestres modernes. Le contrat prévoit une première tranche de 20 véhicules livrés en 2027, dont 5 avant la fin du premier semestre, avec une option pour 80 unités supplémentaires.
Derrière cette commande, un constat simple : face aux blindés du programme SCORPION et à des engagements de plus en plus exigeants, les capacités actuelles de dépannage lourd atteignent leurs limites. L’ELD n’est pas un véhicule secondaire : c’est une brique indispensable de la manœuvre terrestre.
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Des moyens à bout de souffle face aux blindés de nouvelle génération
Depuis une dizaine d’années, le dépannage lourd repose essentiellement sur deux piliers :
- d’un côté, le Renault Kerax 420, robuste, fiable, bien connu des régiments du Train,
- de l’autre, le Porteur Polyvalent Lourd de Dépannage (PPLD), mis en service à partir de 2014, un camion tout-terrain protégé conçu par Iveco et Soframe.
Le PPLD est un bel engin qui peut embarquer une grue capable de lever 12 tonnes, un treuil principal de 18 tonnes, un treuil de dévidage, et une mitrailleuse MAG 58 de 7,62 millimètres pour l’autoprotection.
Le problème est que les nouveaux véhicules du programme SCORPION ne jouent plus dans la même cour. Griffon, Serval et Jaguar sont plus lourds, plus complexes, bardés d’électronique, et engagés dans des environnements où le dépannage se fait au contact, parfois sous menace directe.
Il fallait donc passer un cap.
Un besoin clairement formulé par la DGA
La Délégation générale de l’armement (DGA) a donc fait un appel d’offres au cahier des charges « on ne peut plus simple » :
l’armée de Terre a besoin d’un Engin Lourd de Dépannage (ELD) capable d’extraire, lever et récupérer tous les véhicules à roues du programme SCORPION, tout en protégeant son équipage face aux menaces du champ de bataille.
Ce cahier des charges impose une cabine blindée, une grue de levage, des fonctions de dépannage lourd, et une capacité à contribuer directement à la maintenance en opération. L’armement n’est pas explicitement mentionné, mais la survivabilité de l’équipage est clairement posée comme une priorité.
Autre exigence, moins visible mais déterminante : la DGA veut un système déjà éprouvé, pas un prototype sorti d’un bureau d’études. Les candidats devaient donc démontrer qu’ils ont produit et livré des engins comparables au cours des cinq dernières années.
Soframe passe la ligne d’arrivée
À l’issue de la compétition lancée au printemps 2025, l’offre de Soframe est arrivée en tête.
Le marché-cadre correspondant a été officiellement notifié le 22 janvier, confirmant le choix de l’industriel français pour équiper l’armée de Terre en Engins Lourds de Dépannage.
Le contrat prévoit une première tranche de 20 véhicules livrés en 2027, dont 5 avant la fin du premier semestre. Ces engins sont très attendus, car ils contribueront directement à l’objectif d’équipement de la Division de combat à l’horizon 2027.
Le cadre contractuel va plus loin.
Il permet une commande optionnelle de 80 unités supplémentaires, ouvrant la voie à une montée en puissance rapide et significative des capacités de dépannage lourd de l’armée de Terre.
Une filiation directe avec les PRV belges
Ces nouveaux ELD seront très proches des Protected Recovery Vehicle (PRV) déjà livrés par Soframe à l’armée belge. Elle renforce concrètement l’interopérabilité franco-belge, dans le prolongement du programme CAMO, et permet aux forces des deux pays de travailler avec des outils quasi identiques.
Le PRV est pensé comme un véritable bête de somme à tout faire de l’Armée de terre. Il est prévu pour aller chercher des blindés immobilisés sous contrainte, sur des terrains dégradés, parfois même sous menace directe. Pour cela, Soframe a misé sur une architecture 8×8, un système de levage et de halage lourd, et surtout une cabine blindée et pressurisée, capable de protéger l’équipage face aux menaces balistiques, aux mines et aux engins explosifs improvisés. Le PRV est dimensionné pour dépanner des véhicules jusqu’à 50 tonnes, franchir des pentes sévères, évoluer hors route et repartir rapidement.
Derrière ces engins de dépannage lourds, il y a Soframe. Pour beaucoup ce nom ne dira rien mais il s’agit d’une entreprise alsacienne spécialisée dans les véhicules tactiques et logistiques protégés depuis 1978.
Elle est adossée au groupe Lohr, maison-mère de Soframe, qui réalise près de 80 % de son chiffre d’affaires (400 millions d’euros en 2024) à l’export, opère six usines réparties sur trois continents et emploie environ 2 000 collaborateurs.
Fiche technique – PRV :
| Élément clé | Donnée |
| Rôle | Extraction et dépannage de blindés en première ligne |
| Configuration | 8×8 tout-terrain |
| Équipage | 3 personnes |
| Protection | Cabine blindée (menaces balistiques, mines, IED) |
| Poids des véhicules dépannés | Jusqu’à 50 tonnes |
| Bras de remorquage | Levage jusqu’à 14 tonnes |
| Treuil principal | 20 tonnes – câble de 80 m |
| Vitesse maximale | 90 km/h |
| Autonomie | Environ 800 km |
| Capacité tout-terrain | Pentes jusqu’à 60 %, gué de 70 cm |
| Dimensions | Environ 10,4 m de long pour 2,5 m de large |
Le programme SCORPION, renouveau de l’armée de Terre française
Lancé en 2014, le programme SCORPION est le grand chantier de refondation de l’armée de Terre. Le plus ambitieux en Europe pour les forces terrestres, par son ampleur comme par sa durée. Sur une quinzaine d’années, plus de 9 milliards d’euros sont investis pour remplacer en profondeur la vieille trame blindée héritée des décennies précédentes. L’objectif est clair : équiper environ 50 000 soldats avec une nouvelle génération de véhicules plus lourds, plus protégés et surtout interconnectés.
D’ici 2030, 4 500 engins doivent entrer en service, dont les Griffon pour le transport de combat, les Serval pour les missions légères et de reconnaissance, les Jaguar armés du canon de 40 mm et de missiles antichars, sans oublier les Leclerc XLR modernisés. Tous ces véhicules sont pensés pour fonctionner ensemble, reliés par un système de commandement numérique commun, le cœur du “combat collaboratif” version terrestre. Porté par KNDS, Arquus, Thales et Safran, SCORPION introduit capteurs, optronique, drones et traitement de l’information en temps réel, avec un objectif assumé : mettre sur pied une division entièrement équipée à l’horizon 2027. Une montée en puissance rapide, qui transforme la manœuvre… et impose, en coulisses, un soutien logistique capable de suivre.
Sources :
- SOFRAME
- Données publiques de l’armée de Terre