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Face je gagne, pile tu perds ! Le Japon se rend compte (un peu tard) que les Américains ont profité de leur confiance excessive pour ne pas honorer leurs contrats

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Guillaume Aigron

Guillaume Aigron

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À Tokyo, la patience a atteint ses limites. 1 100 milliards de yens, soit environ 6,4 milliards d’euros, correspondant à 118 contrats d’armement américains signés dans le cadre du programme …

Face je gagne, pile tu perds ! Le Japon se rend compte (un peu tard) que les Américains ont profité de leur confiance excessive pour ne pas honorer leurs contrats

À Tokyo, la patience a atteint ses limites.

1 100 milliards de yens, soit environ 6,4 milliards d’euros, correspondant à 118 contrats d’armement américains signés dans le cadre du programme FMS et toujours non livrés, parfois depuis plus de 5 ans !

Pour la première fois (du moins de manière aussi frontale), le Japon accuse publiquement les États-Unis de ne pas honorer leurs engagements industriels. Le pays rejoint ainsi le clan des « mécontents » au premier rang desquels l’Australie (qui espère un jour avoir les sous-marins promis).

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L’alerte ne vient du Japan Board of Audit, l’organe de contrôle des finances publiques (l’équivalent de notre Cour des Comptes). Saisi par la Chambre des conseillers, il a passé au crible les contrats FMS (Foreign Military Sales) conclus depuis l’année fiscale 2018.

Le couperet est tombés avec de lourds retards structurels pris dans ces programmes. Dans la majorité des cas, ils sont imputés aux industriels américains chargés de produire les équipements pour le compte du gouvernement de leur pays. Le pire, c’est que ces retards n’entraînent aucune sanction automatique. Le Japon paie et le Japon attend.

Dans plusieurs dossiers, les dates de livraison ont été modifiées unilatéralement côté américain, par de simples ajustements administratifs. Sans validation formelle de Tokyo.

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Un exemple typique : l’E-2D Advanced Hawkeye

L’exemple le plus parlant concerne l’un des joyaux de la défense aérienne japonaise, le E-2D Advanced Hawkeye. Cet avion de détection et de commandement aéroporté est au cœur du dispositif de surveillance de l’espace aérien japonais, notamment face aux activités chinoises et nord-coréennes.

Or, selon le rapport, des équipements de maintenance essentiels, commandés pour soutenir la flotte d’E-2D, n’ont toujours pas été livrés plusieurs années après la signature des contrats. Ce qui signifie des avions disponibles sur le papier, mais plus complexes à maintenir en condition opérationnelle, des équipes contraintes de bricoler avec des solutions transitoires et une capacité de veille aérienne qui repose sur un équilibre fragile.

Deux Grumman E-2 Hawkeye volant au dessus du Mont Fuji au Japon.

Deux Grumman E-2 Hawkeye volant au dessus du Mont Fuji au Japon.
Deux Grumman E-2 Hawkeye volant au dessus du Mont Fuji au Japon.

Le piège discret du système FMS

Sur le papier, le Foreign Military Sales était censé rassurer le pays du Soleil Levant. L’État américain agissait comme intermédiaire, garantissant la sécurité des transferts, l’interopérabilité avec les forces américaines, et une certaine stabilité politique.

Dans la pratique, le rapport japonais met en lumière une autre réalité : les dates de livraison ne sont inscrites qu’à titre indicatif ! Elles n’ont aucune valeur contractuelle contraignante pour Washington. Une fois l’argent versé, le client étranger n’a plus vraiment de levier.

Autre point sensible : le Japon n’est pas contractuellement lié aux industriels. Il ne peut ni négocier directement avec eux, ni exiger de transparence détaillée sur les chaînes de production, les priorités industrielles ou les goulets d’étranglement. Tout transite par l’administration américaine.

Un système protecteur pour le fournisseur. Beaucoup moins pour le client…

Des milliards immobilisés, des risques bien réels

Le rapport souligne un autre élément : la quasi-totalité des contrats FMS impose un paiement anticipé intégral. Le Japon a donc déjà versé l’essentiel des sommes, parfois depuis des années, sans contrepartie matérielle livrée.

Certaines lignes budgétaires restent ouvertes sur le long terme. Les équipements ne sont ni livrés, ni officiellement annulés. Une situation qui crée un risque financier durable, mais surtout un risque opérationnel immédiat.

Faute de nouveaux matériels, certaines unités prolongent l’utilisation d’équipements plus anciens. Cela alourdit la maintenance et réduit la disponibilité.

Une dépendance qui interroge la préparation militaire

Le rapport ne remet pas en cause l’alliance avec les États-Unis mais il en montre clairement les limites industrielles. Le Japon dépend massivement de matériels américains pour ses avions, ses missiles, ses systèmes radar et ses équipements de soutien.

Lorsque la base industrielle américaine est sous tension, priorisant parfois ses propres forces ou d’autres théâtres, les partenaires passent après. Sans mécanisme correctif rapide.

Le ministère japonais de la Défense reconnaît le problème. Il affirme avoir multiplié les démarches auprès des autorités américaines… avec des résultats mitigés pour le moment. Le rapport recommande un suivi beaucoup plus strict des contrats FMS et pose une question devenue centrale à Tokyo : le FMS est-il toujours le bon outil, notamment pour les équipements de soutien et les pièces critiques ?

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L’exemple australien, autre symptôme d’un système sous tension

Tokyo peut toujours se rassurer en se disant que d’autres se sont faits avoir par « l’allié » américain. L’Australie attend également toujours les sous-marins promis par l’Oncle Sam. Depuis l’annonce tonitruante d’AUKUS en 2021, Canberra a tourné le dos aux sous-marins conventionnels français (les Scorpène de Naval Group, qui depuis doit bien rire) pour miser sur des bâtiments nucléaires anglo-américains.

Problème, le calendrier s’est étiré jusqu’à devenir presque abstrait. Les futurs SSN-AUKUS ne sont pas attendus avant la fin des années 2030, voire le début des années 2040, tandis que la flotte actuelle de Collins vieillit à vue d’œil. Entre-temps, l’Royal Australian Navy dépend de solutions transitoires, de prolongations de durée de vie et, là encore, de la bonne volonté industrielle américaine et britannique.

À Tokyo, ce parallèle est scruté avec attention. Même logique, mêmes promesses stratégiques, mêmes dépendances, et au final les mêmes retards. Pour les alliés des États-Unis dans l’Indo-Pacifique, l’équation devient inconfortable : payer tôt, attendre longtemps, et composer avec des capacités critiques qui n’arrivent jamais au rythme annoncé

Source :

Lien vers le rapport du Japan Board of Audit : https://www.jbaudit.go.jp/english/report/index.html

Image de mise en avant : Un des E-2D Advanced Hawkeye promis et finalement livré en novembre 2025

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