Un programme lancé pour réparer une erreur, arrêté pour en éviter une autre.
Pendant plusieurs années, la frégate Constellation devait être la réponse américaine à un traumatisme industriel et opérationnel. Après les compromis douloureux des Littoral Combat Ships, trop légers, trop spécialisés, parfois indisponibles, la marine américaine voulait un navire rassurant. Polyvalent. Endurant. Capable de défendre, d’attaquer, de chasser le sous-marin et de survivre dans un environnement contesté. Sur le papier, tout y était.
Début janvier 2026, le Congrès reçoit pourtant un document qui sonne comme un aveu. Le programme Constellation va être coupé net, limité à deux navires au maximum. Le reste est abandonné et la marine annonce lancer dans la foulée un nouveau projet, baptisé FF(X), beaucoup plus modeste, beaucoup plus rapide, et surtout beaucoup plus pragmatique.
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La frégate américaine Constellation, victime de son ambition
À l’origine, la Constellation, désignée FFG-62, devait incarner la frégate américaine du XXIᵉ siècle. Un dérivé profondément modifié d’un design européen, bardé de technologies américaines. Radar EASR, système de combat Aegis Baseline 10, 32 cellules de lancement vertical Mk 41, avec des débats internes pour monter à 48. Des missiles antinavires dédiés. Un lanceur RAM de défense rapprochée. Une vraie capacité de combat autonome.
Le problème n’a jamais été la mission. Le problème a été le chemin pour y arriver. Le navire a grossi. Beaucoup. Près de 760 tonnes de surpoids, soit environ 13 % de plus que prévu.
Dans un navire de guerre, le poids en trop mange les marges d’évolution futures donc moins de modernisation possible.
Un calendrier qui se délite sous les yeux du Congrès
Les chiffres donnés aux parlementaires sont sans appel. Le premier navire, initialement attendu pour 2026, ne serait livré qu’en 2029. Trente-trois mois de retard. Fin 2025, la construction n’en était qu’à environ 12 %.
Plus inquiétant encore, la conception n’était pas figée alors que la construction avait déjà commencé. Plans modifiés en cours de route. Dessins de structure encore en discussion pendant que l’acier est posé. Autant vous dire que dans les manuels de construction navale, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire !
À ce stade, la Constellation n’est plus une frégate rapide à produire. Elle devient un programme lourd, lent, coûteux.
Quand le coût rapproche dangereusement du destroyer
Selon les mots attribués au secrétaire à la Marine, la Constellation approchait 80 % du coût d’un destroyer Arleigh Burke, pour environ 60 % de ses capacités. Autrement dit, un navire presque aussi cher qu’un destroyer, sans en avoir la puissance ni la marge.
Pour les états-majors opérationnels, le raisonnement est brutal. Un escorteur en retard, lourd, cher, et sans vraie marge d’évolution n’est pas celui qu’on envoie protéger un groupe aéronaval ou tenir un goulet stratégique dans le Pacifique.
La décision devient alors présentable comme un choix de préparation opérationnelle, plus que comme un échec industriel.
Pendant ce temps-là, la FDI française se porte comme un charme :
FF(X), le retour à une logique de temps court
Le programme FF(X) prend le contre-pied presque total. La marine américaine ne cherche plus la frégate parfaite. Elle cherche un navire disponible vite, à coût maîtrisé, capable d’assurer une présence maritime et des missions d’escorte simples.
Le socle choisi est révélateur du pragmatisme du projet avec comme base la coque du Legend-class National Security Cutter, construite par Huntington Ingalls Industries pour les garde-côtes. Une plateforme éprouvée, déjà produite, connue des chantiers. Le premier navire est attendu dès 2028, soit un rythme radicalement différent de la Constellation.
Le déplacement tombe à environ 4 500 tonnes, presque moitié moins que la frégate abandonnée.
Moins armé, volontairement
La configuration initiale de FF(X) est sobre. Un canon de 57 millimètres, deux canons de 30 millimètres, un lanceur RAM Mk 49, des contre-mesures, un pont pour hélicoptères et drones. Pas de système de défense aérienne de zone. Pas de VLS intégré dès le départ.
Le pari est assumé. Ces navires ne sont pas destinés à affronter seuls une menace de haute intensité. Ils sont là pour tenir le terrain, assurer la présence, libérer les destroyers pour les missions les plus exigeantes.
Les zones citées parlent d’elles-mêmes. 4ᵉ flotte. 5ᵉ flotte. Caraïbes, Atlantique, Moyen-Orient. Des théâtres où la permanence compte autant que la puissance brute.
Des conteneurs à la place des silos
L’élément le plus intéressant du concept FF(X) se trouve sur le pont. Des emplacements prévus pour des charges modulaires en conteneurs. Contre-drones. Missiles. Capteurs. L’exemple souvent cité est le lanceur Mk 70 Typhon, dérivé du Mk 41, installé dans un conteneur de 12 mètres.
L’idée est simple. Ne pas figer l’armement dans l’acier. Adapter la mission au besoin. Ajouter une capacité sans reconstruire le navire. Sur le papier, la souplesse est réelle. Dans la pratique, cela pose des défis de commandement, d’intégration et de protection qui restent à démontrer.
Un navire pensé pour le combat distribué
FF(X) s’inscrit clairement dans la logique américaine de combat distribué et de coopération homme-machine. Le navire devient une plateforme. Un nœud de drones de surface, de drones aériens, de capteurs déportés. Il voit plus loin que sa propre coque.
Cette approche permet de compenser une partie de la légèreté de l’armement. Elle introduit aussi de nouvelles dépendances. Liaisons de données. Résilience des réseaux. Gestion du brouillage. Autant de paramètres qui, en situation réelle, ne pardonnent pas l’improvisation.

Le Congrès face à un choix inconfortable
Les parlementaires américains se retrouvent aujourd’hui devant un dilemme très concret. Accepter une frégate moins ambitieuse, livrée plus vite, au risque de recréer certaines limites déjà vues avec les LCS ou exiger davantage d’analyses, au prix de nouveaux retards.
La question touche à la crédibilité de la stratégie navale américaine. À la capacité de l’industrie à livrer dans les temps et à cette réalité de plus en plus assumée : mieux vaut parfois un navire imparfait en mer qu’un navire idéal sur le papier.
Dans ce renoncement à la Constellation, la marine américaine ne recule pas. Elle admet simplement que, dans la compétition navale actuelle, le temps est devenu une arme à part entière.
Neuf milliards de dollars partis en fumée, et une décennie envolée avec eux
Derrière l’arrêt brutal de Constellation, il y a un chiffre qui claque comme un verdict avec près de 9 milliards de dollars déjà engloutis dans un programme qui n’ira pas à son terme. Études préliminaires, ingénierie détaillée, contrats industriels, chaînes de production préparées, infrastructures adaptées, main-d’œuvre mobilisée pendant des années et tout cela ne produira jamais la flotte promise. À ce coût financier s’ajoute un autre, plus sournois : le temps.
La marine américaine a consacré environ dix ans à Constellation, après avoir déjà perdu près de quinze années avec le programme Littoral Combat Ship (autre catastrophe américaine). Un quart de siècle de construction navale consommé sans solution durable. Pendant ce temps, les destroyers sont sursollicités, les frégates vieillissent, les prolongations de durée de vie deviennent la norme et les équipages encaissent. Ce n’est pas seulement de l’argent perdu. C’est une capacité navale différée, une fenêtre stratégique refermée, et une flotte contrainte d’attendre le milieu des années 2030 pour espérer tourner la page.
Sources
- US Naval Institute News – Report to Congress on the U.S. Navy’s Constellation and FF(X) Frigate Programs, 6 janvier 2026
https://news.usni.org/2026/01/06/report-to-congress-on-the-navys-constellation-ffx-frigate-programs - Responsible Statecraft – Dan Grazier, The U.S. Navy Just Lit Another $9 Billion on Fire: The Cancellation of the Constellation-Class Program, 4 décembre 2025
https://responsiblestatecraft.org/us-navy-constellation/
Image : Une représentation artistique de la frégate lance-missiles FFG(X) de l’US Navy, un programme initialement conçu comme un nouveau combattant de surface multimissions. Le navire devait être capable de conduire des opérations de lutte antiaérienne, lutte anti-sous-marine, guerre de surface, guerre électronique et opérations informationnelles.
Le design était dérivé de la frégate multimissions FREMM, déjà en service dans plusieurs marines. Un contrat portant sur dix bâtiments avait été attribué le 30 avril 2020 au chantier Marinette Marine Corporation (Wisconsin, États-Unis).